Journal — Fjords

Hier on déroulait les routes en espagnol et en portugais, aujourd’hui on cavale en norvégien, chapelet de consonnes qui se bousculent dans nos bouches, qu’on mâche sans arriver à les prononcer, qu’on chahute sous la pluie froide d’un été qu’on appelle chez nous l’hiver. J’ai perdu mon p’tit carnet que j’avais fabriqué exprès pour la Norvège, alors j’écris sur des bouts de journaux et je les perds ensuite, alors j’arrête d’écrire, tant pis, je ferai marcher ma caboche à l’heure du retour.

Le périple du nord, c’est du réchaud dans Caracole, de la boue sous les pieds et de l’eau jusque dans le creux des os. C’est rester dans la chaleur du Cocon — comprendre un lit / moustiquaire — après avoir crapahuté dans des paysages fantasmagoriques, c’est se nourrir de brouillard, de montagnes, de déserts de cairns, de névés, de lacs, de forêts, de fjords infinis, de cascades immenses accrochées aux falaises.








En parallèle on apprend, grâce aux récits d’explorations polaires et d’alpinisme qui se lisent à la pelle pendant que ça tambourine de flotte sur notre fidèle destrier, qu’il faut mettre des sacs congélos autour de ses pieds pour s’isoler de la giboule, et qu’il y a pire que de marcher pendant cinq heures sous le vent : on pourrait avoir les doigts macchab dans un désert de glace, on pourrait caner accrochés à une paroi, on pourrait se perdre dans la nuit simplement en allant pisser et ne jamais retrouver son chemin, se retrouver solo minus face à un gros balèze d’ours, ou tout simplement couler avec son barlu dans de l’eau à -1000 et nourrir les poissons par la racine. On pourrait prier pour que le monde nous entende, dans la solitude d’un pôle, dans un duvet trop mince, avec la faim au ventre et les yeux aveugles. Alors bon, du coup, même s’il fait froid et qu’on a les pieds flapis, ça reste gentil et j’essaye de pas trop ragnasser (j’ai dit j’essaye).






On a fait des milliers de kilomètres, ma bonne dame, pour en arriver là. On a traversé la France, l’Allemagne, le Danemark, la Suède. On a lancé notre canne à pêche pour attraper du vent (pas un pescale à l’horizon), on a fait du feu avec du bois mouillé, alors j’ai mis des lunettes de soleil en pleine nuit pour me protéger de la fumée (ça protège nada, d’accord), on a traversé des tunnels très longs dans le noir très noir, on a roulé, roulé, roulé, on a goûté chaque rayon de soleil sur l’échine des contreforts, on a ri, on a chanté qu’on était all made of stars, j’ai un peu désespéré, assommée par cette frisquette qui n’en finissait plus de nous cailler la bidoche, on a marché, marché, marché, parfois même dans des villes pour pas faire trop nos sauvages, on a atterri dans des campings pour se laver la carcasse et se raccorder au wifi parce qu’il y avait quand même Game of Thrones à regarder et même au fond du monde on avait envie de voir des dragons et Jean Neige dans la snow, on a fini par monter ce auvent en moins de deux minutes sous la drache, principalement, faut bien l’avouer, grâce à mon homme Décathlon qui sait tout faire (il est trop fort)(c’est mon homme), on a pris de la hauteur, suivi le peuple des moutons libres, couchés peinards sur les routes, on a arpenté de la caillasse en pagaille sur les traces des Norvégiens : ceux-là ont du feu à l’intérieur, de la gentillesse incroyable, ils s’intéressent, ils posent des questions, ils sont souriants, ils pardonnent notre anglais bizarre qui oublie parfois d’aspirer les h, parfois même ils parlent français et ça c’est bien magique quand nous on sait juste dire tak, merci.








Là-bas, l’eau c’est de l’huile, des miroirs à ciel ouvert qui envoient des ormes et des érables jusqu’au fond des lacs. Il y a de l’herbe et des arbres sur les toits, des éoliennes sur la mer et des étoiles au-dessus de nos carcasses. Les hommes naviguent sur les veines d’une terre pétrie par des paluches de géants ; ces grands échalas y ont laissé leurs empreintes, le givre en a fait son affaire, ça a fait naître des cuvettes lacustres et des roches moutonnées, de la moraine qui dessine des labyrinthes, et voilà la Norvège qui batifole dans sa grande flaque. Au bout des tunnels, il y a des ferrys, comme ça Caracole aussi peut voguer sur l’eau comme un petit navire. On boit du vin dans des gobelets en plastique, on becquete les myrtilles qui peuplent notre chemin, je me dis Oh je vais en faire des confitures, mais j’en ai pas ramené une seule, on dépose nos sous dans des petites cahutes qui attendent sagement au bord des routes, et on repart avec des tomates et des concombres et on est contents comme des gamins. On tourne autour d’églises en bois, avec des gens qui prennent des photos mais moi je trouve pas ça si foufou une église en bois, ça reste une église et ça reste du bois, on fait des campements sur le territoire des moustiques, on change nos plaquettes de freins sur le parking de zones industrielles, on n’a pas les bons outils, on achète très cher des vêtements chauds parce que nous, comme des grosses bananes, on a cru que c’était l’été en août, n’importe quoi.

Là-bas, la lumière est éclatante, car le soleil existe quand même (j’ai exagéré),  l’air a cette saveur qu’on ne retrouve qu’au fond des forêts, au bord des lacs, au sommet des montagnes ; il faudrait pouvoir ouvrir une porte sur ce monde-là depuis chez soi, respirer sa grande goulaille et repartir dans le fracas en attendant de vivre ailleurs qu’au pays du bruit.