Journal — Debout ///

Il y a des personnes que ça ne touche pas, d’autres qui ne le montrent pas, d’autres qui en profitent. À quoi bon encore un article pour en parler ? Je ne sais pas. Pour moi, c’est une manière de faire mon deuil. Ça me fait utiliser des mots que je ne sors que pour les grandes occasions, que je garde au fond de la boîte « IMPORTANT, FRAGILE » et que je n’ouvre que pour les enterrements, quand il faut s’habiller en noir et qu’on nous pardonne de pleurer un peu trop.
Je n’ai jamais été touchée comme ça en-dehors de « mes morts personnels » et je découvre avec stupéfaction que j’ai un coeur plus patriote que je ne le pensais. Je m’auto-flagelle de ne l’admettre qu’à la lumière de ces événements, je me fous des baffes, mille fois, car toute occupée à jouer au road-trip de la vida, j’avais oublié qu’au-delà de mes racines auxquelles j’attache profondément d’importance et qui sont solidement plantées dans mon Poitou natal, j’avais de la fierté pour mon pays.
La France, même si je la fuis sans cesse et que je n’y habite plus depuis des années, c’est mon retour aux sources quand je suis fatiguée de courir, mon point de repère, mon oasis avant de repartir dans la bataille. Et là je la vois attaquée, je la vois blessée, je vois des innocents tomber, et ça me dévaste. Les larmes aux yeux, tétanisée de voir ça, ça, se dérouler devant nous sans qu’on puisse rien faire. Mais je la vois unie, aussi, et ça me rassure, nous ne sommes pas morts à l’intérieur, nous ne sommes pas tous indifférents, il y a encore de l’amour et de la vie, bordel. C’est tellement difficile de lutter contre l’ennemi invisible, sans visage, sans foi ni loi (ironique, n’est-ce pas), que sont le terrorisme, le fanatisme, l’extrémisme. Mais on ne doit pas baisser les bras (j’avais prévenu que je sortais les grands mots, faites chanter les violons, hein).
Les corps sont encore tièdes et le côté obscur de la nature humaine reprend déjà le dessus. Ça se déchire. Ça s’insulte. Ça se venge. Ça s’attaque. Ça se jette sur les restes comme des chacals. Ça se dévore. Des putains d’hyènes. — Si j’avais eu un bouton pour couper les caméras des chaînes TV pendant les assauts, j’aurais pas cessé d’appuyer jusqu’à ce qu’ils se rendent compte du DANGER, de la CONNERIE, jusqu’à ce qu’ils COMPRENNENT. Mais c’est de la colère, et je refuse d’être en colère. — Ça fait ce que l’être humain a toujours fait : se tromper. Ne pas apprendre de ses erreurs. Ne pas mesurer les conséquences de ses actes, de ses paroles. Ça gueule parce qu’on s’émeut de Charlie et pas des drames qui ont lieu chaque jour, chaque minute dans le monde. Eh oui. Le monde choisit ses morts, malheureusement. Il n’a pas assez de voix ni assez de temps pour rendre hommage à tous ceux qui sont arrêtés dans leur course. Le monde est à l’image de l’être humain : chaotique, imprévisible, égoïste, aveugle, sourd, lâche. Bis ? Le monde est à l’image de l’être humain : aimant, généreux, drôle, émouvant, magnifique, courageux.
Le monde, comme l’être humain, tombe souvent, et se relève toujours. Car nos morts sont toujours debout dans nos mémoires. Et la plus belle réponse au tragique, au drame, à la tristesse, à l’injustice, c’est celle de Charlie, non ?

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