Journal — De l’amour avec des rides ///

On saute sur la première polka avec un voyou qui nous dit des choses énormes ; on danse la mazurka avec un pantalon de velours qui vous offre le paradis. Il faut attendre la valse, l’entraînante valse, pour voir arriver ce petit apache, avec ou sans moustache, qui rien qu’en vous touchant le doigt de son doigt vous fait remonter tout le sang à l’épiderme. Celui-là, c’est l’amoureux ! Celui-là, c’est le dieu ! C’est celui-là et pas un autre qui, ce soir, part pour vous apprendre les choses que vous ne connaissez point ! Et ça ne fait rien qu’il soit timide et gauche ! Et ça ne compte pas s’il saute la valse au lieu de la glisser ! Il a des yeux rieurs, c’est beaucoup… Il a trente-deux dents blanches, c’est tout !

N’est-ce pas que c’est bien là notre histoire, petit Matelot ? Toi, tu étais venu au bal par la rue de Montreuil et moi par la rue Alexandre-Dumas. Nous ne nous connaissions pas. J’ignorais absolument ton existence et personne ne t’avait dit à toi-même que tu rencontrerais ce jour-là au Tableau une gosse de treize ans, faite comme ceci et comme cela, blonde, et que tu aimerais beaucoup, très bien, pendant quatorze mois ?

Chroniques du Paris apache (1902-1905) ou Les mémoires de Casque d’Or.

jetaime-romaingary

Pour parler d’amour, je voulais citer Le soleil se lève aussi. Mais je n’ai retrouvé que La promesse de l’aube. Et que vois-je, plié à la page 302 ? Ce mot. Alors bon, ça tombe vraiment bien, mais qui m’a écrit ça ? Est-ce que j’ai prêté ce bouquin ? À qui ? Qui aime qui ? Que l’auteur de ce message se fasse connaître immédiatement !

Una notte, y’a pas guère de temps, pendant que je me trimballais le corps dans les ruelles un peu sombres de Genova, savourant les retours chaotiques de ces nuits italiennes qui labyrinthent, et que je pensais à quelqu’un que j’avais connu ici et que j’avais perdu dans le temps qui passe, que j’avais retrouvé comme dans les films (j’aime toujours bien faire des trucs comme ça) avec un p’tit mot et un numéro laissés à l’abandon dans un bar clandestin où l’on s’était connus, pis qui du coup m’avait retrouvée, pis que j’avais fui, pis que j’avais finalement recherché, et c’était lui qu’avait fui (je crois, mais je sais pas, je guess, peut-être qu’il était sur un autre continent, ou dans une autre vie, le connaissant, même si peu, c’est bien possible) / mais c’est ainsi qu’on joue au chat et à la souris sans trop savoir qui est le chat et qui est la souris, ce sont des histoires qui n’existent pas vraiment, c’est du brouillard magique, des pics intenses qu’on gravit, alors on se perd l’un l’autre avant d’avoir à redescendre, on garde le souvenir fou et on échappe à la grisaille qui pourrait suivre, ça reste dans le précieux carnet des histoires qui n’ont presque pas commencé mais qui sont douces pour le cœur et redonnent le sourire dans les creux de déprime / et qui m’a — tiens, un revenant ! le re v’là lui le colosse fantôme fou guapo, damn — écrit pile à ce moment, sans que je fasse rien d’autre que d’y penser / z’allez pas me dire hein, y’a jamais de hasard… / je me suis retrouvée face au port, là où je vais toujours quand j’ai besoin de respirer. Normalement, je me radine là-bas quand le jour meurt, ça fait du feu de soleil dans les palmiers, j’aime bien ça, et c’est de l’air qui apaise, c’est le fatras des maisons de toutes les couleurs qui s’empilent en escaladant la colline à droite, et à gauche je ferme les yeux et je m’imagine être à Cuba, tu peux pas savoir si tu n’as jamais vibré avec Chico & Rita, ou quelque part plus loin qu’ici, et ça marche. Je m’envoyage, ça me rend vivante.

Anyway, là c’était la fin de la nuit, et believe me coco, tous les paumés du petit matin ne sont pas aussi magnifiques que chez Brel, c’est plusse du reloumateur qui veut te mettre dans son plumard, yoho la came du désespoir ; on est loin de l’ivrogne errant qui manie le bon mot et l’humour enivrant. Non. On est dans cette ambiance un peu vide, brumeuse, sale, pis vraie et dure, un peu comme au petit matin kaki d’une free, avec les camtars, les chiens et le son au loin. On est un peu dans l’irréel et on s’y sent bien, mais on sait qu’on est sur le fil, on sait qu’on vogue entre le bonheur et l’hello darkness my old friend. J’étais en train de cavaler en écoutant ça, toujours (depuis quelques mois, où que j’aille, tu peux me croiser dans la rue en train de faire du play-back sur cette chanson, j’assume) ; je souriais dans ma face, je me disais que l’hiver était fini, que la petite mécanique s’était remise en marche, j’avais tout bien fixé, cadenassé, réparé, bétonné, carapacé / adieu la folie d’être comme ça, merci les montagnes russes / et j’étais full peace and love, j’avais le doigt sur la gâchette pour acheter un billet d’avion hasta Istanbul ou Nueva York ou l’Argentine, bref, j’étais heureuse, limite rayonnante, je mangeais le monde, j’lui faisais l’amour.

Et, une fois n’est pas coutume, je réfléchissais. Assise sur mon banc à fumer mes miettes de tabac sec et dégueulasse, je m’interrogeais. Je repensais à ce qu’on me dit souvent, à base de (popopop) fuite en avant et d’impulsivité. Pourquoi donc ma vieille — je m’appelle comme ça quand je suis sérieuse avec moi-même — pourquoi donc ma vieille est-ce que ça te fait donc palpiter si fort de prendre des trains pis des avions ? C’est crevant en plus, d’être toujours quelque part mais d’avoir le sentiment de ne jamais être là où il faut. J’avais pas guère voire jamais pensé à ma propre genèse-jeunesse, pas de cette manière flippante qui fait se regarder soi-même dans un miroir pis de se dire : voilà pourquoi. Sans doute qu’à voir les copains se marier, avoir des gosses, et tout le fatras, alors que toi t’es toute seule pis loin de savoir construire quoi que ce soit, sans doute que ça remue plusse que ce que je ne le pensais. Peut-être que c’est parce que je croyais encore être une d’jeuns mais quand j’écoute les conversations des ados, je capte déjà plus rien de rien, et je sais toujours pas ce que c’est vraiment ni le swag ni le seum.

Quand t’as mon âge, tu n’as pas le droit de dire que tu vieillis. Non. Tout le monde te fout dans la tronche que mais n’importe quoi, t’es encore dans la vingtaine, pis t’as encore toute la vie devant toi, t’es une gamine, et toutes ces conneries. Mais non mon pote, j’ai déjà dépensé vingt+six piges de mon crédit de vie, et à mon âge y’en a qui ont déjà deux gosses, une baraque, un taf pépère, et sans doute que certains d’entre eux pourraient se dire : bordel, je voudrais tellement aller me la coller en mode vagabondage comme avant, de quoi elle se plaint la Chapal, elle est libre. Je sais bien que l’herbe est toujours plus verte chez le voisin, je sais bien qu’il ne faut pas envier les gens, ni fantasmer sa vie, ni la leur, et au fond ce que j’ai je l’ai voulu donc rien à redire de ce côté, pis d’ailleurs je rêve pas spécialement de pavillon avec un jardin, de me cogner l’école ou la crèche, ou d’avoir des crédits tout le tour du ventre, mais Bon Dieu que ça m’angoisse de me retrouver dans cet entre-deux chelou, quand t’es plus si d’jeuns que tu le pensais, mais que t’es pas en mode couple-gosse-famille-que-sais-je-encore. Comme si parfois j’avais le gong qui résonnait dans ma tête et qui me rappelait que hop, le temps file ma cocotte, va peut-être falloir te mettre dans le rang. Va falloir devenir un peu sérieuse et raisonnable, arrêter les trucs passionnels fous qui se consument et qui mènent à rien d’autre que des larmes, mais comment on fait, hein, pour devenir sage, pour arrêter les montagnes russes du cœur, et se caser, normal, avec des petites vagues mais pas trop de tsunamis, je vous le demande. J’aime toujours bien jouer au chat et à la souris, j’aime toujours bien c’te folie qui m’anime même si elle me dépasse parfois, et si j’arrête d’être ça, qu’est-ce que je suis ? Va voir un psy, vieille Roxou débile, me dis-je alors, au lieu de nous seriner. Mais je sais bien que je ne suis pas seule à m’angoisser ainsi, je sais bien que c’est normal, que c’est un passage obligé, un passage qu’on n’imagine pas vivre quand on a seize ans « parce que moi, sérieusement, avoir des gosses, mais what the fuck non merci, v’là le seum c’est trop pas swag » (je tente), je sais bien qu’il faut arrêter d’avoir peur, qu’il faut laisser le temps au temps, que ce qui doit arriver arrivera, mais au-delà de toutes ces belles paroles, hein, tout le monde peut pas finir comme Bridget Jones avec un type qui vient lui déclarer sa flamme au Portugal (ah mais non c’est Love Actually, encore pire) et c’est impossible que ça se passe bien pour tout le monde. Y’a forcément une sélection naturelle, y’a forcément ceux qui essayent toute leur vie mais pour qui ça marche pas, le bonheur veut pas d’eux, et ça, tu peux pas connaître le numéro que tu as décroché à la loterie, c’est le bordel, c’est la jungle, c’est la guerre. Pis alors, merci : autre dawa possible, c’est la question du choix. Même si ma philosophie dans la vie est : ce qui doit arriver arrive toujours, et que si tu as bifurqué à ce moment-là c’est qu’il fallait y aller (j’ai confiance en mes choix, allez, ça m’aide à pioncer la nuit), en love story je suis nullissime et je fais systématiquement le contraire de ce que je devrais faire.

Anyway (le v’là mon psy : c’est d’écrire un coup quand je me ménage pas les méninges), je suis dans la période où j’imagine de l’amour avec des rides autour, et de peut-être pas avoir tiré le bon numéro, je trouve ça plusse flippant que de se jeter dans le vide.