Journal — Tomorrow Cuzco Land ///

Chez nous on a une table, quatre chaises, plus l’éternité.

 

roxou-chaillou

J’voudrais citer La croyance des voleurs en full — pour ça que j’en claque que la première phrase — tellement chaque mot est pile-poil-parfaitement bien calé à sa place à côté de l’autre, aussi apprêté qu’il pourrait l’être, nœud pap’ et costume trois pièces. Ces mots-là sont alignés correct comme sur une photo de mariage, ils se figent un instant dans leurs habits du dimanche mais on sait tous que derrière ça grouille, ça vit et ça bouge, qu’il y en a qui ferment les yeux, d’autres qui sourient de travers en te faisant les poches : les mots de La croyance des voleurs sont des bandits qui te mettent de la poudre aux yeux, ils t’emboucanent et te mènent en bateau, ils se jettent dans le tragique et te dessinent des momies, des bohémiens, des enfances magnifiques, ils t’apprennent à voler au-dessus de la Loire. J’voudrais te réciter ce bouquin par cœur et j’voudrais que tous les écoliers, quand ils overdosent de Prévert (que je biche aussi plusse que tout mais qui lui-même aurait été overdosé de lui-même, les cadavres exquis c’est beau rue du Château pour foutre des claques à Breton et dans les rangées des salles de classes pour dire je t’aime à ton amoureux secret, mais les poèmes trop récités ça s’avale pis ça se recrache par les yeux sans plaisir comme les quotes des films que personne voit et que tout le monde connaît ; si tu veux vivre Prévert, lis-le pour de vrai, arrête de le citer dans le vent, ça suffit de manger sur l’herbe sur les murs de ta fac), lisent ce texte de Chaillou, qu’est comme un rêve au millimètre, dramatique et fabuleux, tout habité d’Égypte et de mystère mais cousu main dans un coin de chez nous, qui m’a laissé un souvenir de lecture fou. Sûr que oui je m’en rappelle j’avais quinze piges et il faisait chaud dans ma campagne, entre la poussière et l’ensilage, avec en toile de fond le tchac…tchac…tchac du jet de l’enrouleur dans le maïs en face de ma chambre, le bruit du tracteur paternel et le farfouillage maternel dans la carrée. Quelques mois avant, on était allés dans un salon du livre, sans doute à Saumur ou guère loin, et je me rappelle du bonhomme, et comment je lui ai parlé, et comment il m’a parlé, et comment j’ai été impressionnée, et que j’me suis dit, lui, j’le connais pas, il m’connait pas, on s’parle comme ça, tranquille et pas mal longtemps ; alors c’est ça les écrivains vivants, et j’interpellais, gaillarde pis inconsciente « Mais… sur la quatrième, ils disent (à cette époque, ils je sais pas fou qui c’est, ces éditeurs, ah, ces éditeurs) que c’est une demi-autobiographie et ils demandent comment démêler le vécu de l’imaginaire. C’est quand même idiot, si on démêlait l’un de l’autre, y’aurait pas d’intérêt, ni à la littérature ni à la vie. » Des considérations de ce style, à l’époque je jouais à ça, ça me donnait un air important, tu sais. Ping-pong verbal, Chaillou sait faire fondre les mots sous sa langue comme sous sa plume. Petite palabre sur le bouquin, chose que j’aime pas guère d’ordinaire parce que ça veut souvent rien dire d’aligner des mots toujours les mêmes pour des inconnus, mais là c’était dans l’ordre naturel des choses, écriture un poil tremblotante et stylo vert qui prend son temps pour relier tout ça pis on se conclut finement par des salutations élégantes sourire contre chapeau, merci, chacun notre tour.

Mais, lecteur, mon cher inconnu du bataillon, ça te pose dans une ambiance qu’est pas du tout la bonne, et j’aime ça. Maintenant que j’ai fini de cavaler dans mon pays avec Chaillou, je pars au Pérou avec un autre personnage. J’en ferais un bouquin si j’avais assez de mots pour le décrire, ce mec. Te v’là le topo en deux mots.

juancito-et-popotte-a-cuzcoQuand tu claques tes billets entre tes doigts, le cœur en balance aux files des check-in, tu t’imagines tout pis son contraire en six secondes trois mouvements, cadence errance dans un tempo de fou, vibrato vers l’horizon, de l’espoir qui cogne à la porte, impatience mécanique, ça veut dire quoi de prendre l’avion sur un coup de tête, tu t’attends à tout pis à rien, c’est le vide au-devant, des vacances à ressort, on sait pas dans quel sens ça va partir. Si t’avais su. Bon Dieu, si t’avais su.

Ça fait huit ans pile que tu le connais quand tu débarques à Cuzco pis que tu vois un p’tit mec blond à bonnet de laine et tee-shirt orange, sourire joker, qui trépigne avec sa pancarte Roxouille aka BabyLove, feuille A4 qui se consume de bonheur sous le poids des retrouvailles. Dans ta face le passé la fac et Poitiers, le présent a un goût si fort que tu savais pas que c’était au menu. (En pensée, encore, j’te serre dans mes bras mon pote, une fois tous les mille ans qu’on se voit, ça valait bien le feu d’artifice qu’on s’est offert. Ensemble, on voyage express en première classe internationale.)

« Je t’ai pris un taxi, il est énorme. » Faque t’arrives devant une voiture Playmobil miniature, et ça y est, nous v’là dans l’ambiance. T’es sur la ligne de départ, coup de feu, go. Ça commence les fous rires sans pointillés, en ligne droite continue sans respirer, mal au buffet stop pitié, ça commence d’être dans le même moule dans le même souffle dans le même espace-temps, hors des cases imposées, au-delà du hors-piste et des limites naturelles, dans l’entre-deux de liberté qui existe au bout du monde, quand personne peut savoir et qu’il vaut mieux pas. Ça commence te rev’là toi l’ami/e d’ma vie, ça commence les grandes déclarations devant les boites de nuit péruviennes, au p’tit matin dans les lits superposés de l’hostal en pente, maudites marches qui te prennent le souffle, ça commence dans le froid des lumières de la nuit, ça commence dans la chaleur de la selva, ça commence sur les routes cahin-cahotant, ça commence sur le Machu Picchu, ça commence dans le tourbillon Cusqueña-tempête de neige-sac à dos-rhum Coca, ça commence à se pleurer dans les yeux des mots trop sérieux, ça commence Juancito & Popotte on the road, abusez avec modération, somos Perú, votez pour nous, ça commence à regarder les matches de Federer super-héros (et Kuerten qui saute comme un kangourou mais qu’est pas australien Roxou qu’est brésilien oui d’accord), ça commence toi tu vis ça moi j’vis ça on est fous on vit pareil on vit tout on dort pas on dort plus on avance insomniaques on se charcute le cœur à grands coups d’je t’aime on calcule on négocie on voyage en mode soles en mode solos on crapahute à la va-comme-j’te-pousse entre les ruines et la brume on se tirade des Inconnus en boucle sur les marches d’Aguas Calientes on n’a pas fait grand cas des Incas dans l’dédale de Cuzco on a fait plusse qu’un demasiado pour dire combien mais nunca pero nunca lo olvidaré et j’te ferais des cœurs avec mes mains si j’étais capable d’assumer la niantise (j’ai quand même pleuré à l’aéroport, vois-tu comme c’est fin pis con l’amitié, va).

jeanv-roxou-cusqueña

Va, vole, cours, vis, aime, joue, mon p’tit pote j’suis à tes côtés même de loin, on sera rarement sur le même continent on est pareils faut que ça bouge mais tout ce qu’on se dit, bringuebalés dans la course du temps, c’est de la bonne, c’est de la pure, d’la vérité en doses magiques, ça m’fait monter les larmes aux yeux ce soir, parce que je sais que t’es fou pareil et que si on se galère qu’on tergiverse qu’on se pose mille questions et qu’on doute peur vide suffoque, dans le rang de l’amitié on peut dire qu’on est carrés et plutôt balèzes. Du love-amistad plusse plusse, emphase dans l’euphorie. J’ai le doigt sur la souris, j’suis prête à reprendre un autre billet. Fais-moi savoir quand t’es dans les starting-blocks, j’ai de mon côté quelques morceaux de continents qui m’attendent, mais je ferai un creux dans mes vagues pour américalatiner avec teuwa.

Vivement.