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Journal — Redirection ///

Un peu d’édition pour changer. Beaucoup de perturbations personnelles — vie houleuse ces derniers temps — et professionnelles font qu’il est nécessaire pour moi de recadrer les choses pour éviter l’overdose.

Ces dernières années, je me suis investie à 300% dans publie.net V1 et V2, et j’ai fait ce que j’ai pu pour donner un coup de main.  Mais je suis désormais vraiment fatiguée et le plaisir se perd. À partir de janvier, je me reconcentre donc sur la production et la création chez publie.net et sors complètement du pôle décisionnel et éditorial. Ce n’est plus moi non plus qui communiquerai sur les réseaux et ailleurs. Je reviens à mes attributions initiales qui étaient de me focaliser sur la créa, pôle qui a grandement besoin d’être développé et qui pâtit d’une année très compliquée pour publie.net à cause d’une cession interminable et d’une accumulation d’obstacles. Le comité éditorial fonctionne, l’équipe des associés est présente, ainsi que les directeurs de collection. Mon rôle est désormais de leur laisser une place plus importante — entière, totale — car ils doivent devenir la voix publique de publie.net. Moi, je me sens mieux en sous-marin, et je serai plus à l’aise pour parler de création qu’au nom de publie.net. Je ne quitte donc absolument pas le navire mais j’attaque 2015 avec une perspective différente. Énormément de choses à faire en créa/prod’ que je n’ai pas eu le temps ne serait-ce même que d’envisager. Beaucoup de mises à jour encore à faire. Un coup de polish sur les sites. Du web à investir. Bref… De quoi faire.

Par ailleurs, j’ai besoin de pouvoir revenir vers Chapal & Panoz, le studio créé avec Jiminy Panoz, que je veux aider à développer, ayant été largement absente à cause de mon implication dans publie.net. S’il faut faire deux journées de travail en une, alors qu’il y en ait une pour Chapal & Panoz et non pas deux pour publie.net. Dans un contexte qui est loin d’être facile pour des développeurs de livres numériques indépendants, il y a encore beaucoup de choses à faire avant de baisser les bras. Panoz fait un travail formidable, il veille, il instruit, il commente, il forme, et il fabrique des livres numériques avec une rigueur et un professionnalisme qui sont malheureusement encore trop peu reconnus — cela provient aussi du fait qu’on est rarement cités lorsque les livres ont de la presse, ça pourrait nous donner un p’tit coup de pouce 😉 Nous ne sommes pas de grands businessmen, et c’est pour ça qu’il faut qu’on fasse encore plus d’efforts. Hors de question cependant de se brader comme tellement d’autres le font. Hors de question de renoncer à être payés à la juste valeur du travail que l’on fournit. Et pourtant, quelle grosse grosse galère…

Enfin, pouvoir finir Mohsadena, et d’autres projets personnels d’écriture et de graphisme ; reprendre le temps pour ArchéoSF ; faire des couvertures de livres ; continuer de voyager. Bref, repartir de bon pied, dans un nouveau souffle, avec d’autres horizons en ligne de mire.

 

 

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Journal — Escale ton coeur ///

Y’a juste un sourire, dans ma face, qui est apparu. J’ai respiré fort, tellement fort qu’un chef d’orchestre m’est rentré dans l’nez.
Y’a atterri dans mon chest (et croisé la gang du Bus magique qui tournait l’épisode du corps humain.)
Y’a sorti sa baguette et y’a dit à mon cœur : « Attache ta tuque le gros, tu vas accélérer et battre plus fort. Accélérer et battre plus fort. Accélérer et battre plus fort. »
Boum, il bat. Boum, encore. Manquait juste un « Chica chica » et on avait une toune d’Alys Robi.

Pause dans la course, respiration. Nécessité de fermer les yeux pis de mettre des mots là-dessus. Ça te calme dans le tourbillon de la vie, ça te dit : Respire, wow, t’es pas obligée de courir tout le temps, un mot après l’autre, un pied devant l’autre, personne est à tes trousses. Ça non, et faudrait ben du courage, parfois je me suis plus moi-même, catch me if you can. Je suis comme Lucky Luke qu’aurait troué son ombre avec un peu trop d’enthousiasme, pis qui se dirait : Fuck, j’en avais encore besoin, quelqu’un a-t-y une trousse de secours, ombre à terre, ombre à terre !
Ces derniers temps, j’ai couru pas mal vite entre les trains et les avions, j’ai grimpé sur le podium de quelques galères, j’ai roulé ma bosse, là, pas très loin, mais sans arrêt, ça épuise mais ça rend vivant.
J’ai travaillé dans les aéroports et les gares, pas facile le working nomade, et pas facile surtout le travail maintenant que j’ai compris — je le savais avant mais je le vérifie désormais — qu’il y a pas tellement d’amitié là-dedans, jamais jamais quand l’oseille se radine, et que tous les coups sont permis. Coups de couteau, coups de massue, coups de tête balayette, les beaux discours pour la gloire et les mesquineries pour les fonds de tiroir, même si les bons sont méchants, à quoi ça sert de passer ses nuits pis ses jours à se battre dans le vent ? Comment ils font pour se regarder dans le miroir ces gens-là, qui méprisent bien haut bien fort tout le reste, se proclament victimes mais marchent en bourreaux ? La cour des mensonges, la gigue de l’ego, on la joue solo pour briller plus fort, ça éblouit, c’est joli, et tout le monde n’y voit que du feu, car le but finalement, c’est de tirer la couverture à soi pour être sûr d’avoir toujours chaud. C’est sans doute humain, mais ça fait mordre la poussière aux naïfs. Bref, c’est ça l’édition. Aussi.

virginie-gautier-nouveaute
Dans le clan des Positifs, je recommence le travail « public » (en coulisses, j’ai beaucoup bossé, notamment pour anticiper les trois semaines de Pérou qui arrivent, mais j’étais fatiguée de communiquer publiquement, je ne savais plus quoi dire, comment le dire, et surtout j’avais envie de me taire, c’est usant de parler, surtout sur Internet, sans cesse épiée, chaque parole interprétée de travers, chaque mail comme une possible engueulade, chaque tweet sujet à débat — pas les miens, j’aime pas les batailles rangées de cours de récré —, c’est le jeu du Web, je sais), et la publication du beau premier livre de la « rentrée » me redonne du souffle. Galère parce qu’on n’a pas encore Internet, et qu’on jongle entre le Free Wifi et une clé 3G. Travail solidaire et collectif amorcé ces derniers mois avec le comité éditorial et les directeurs de collection qui me fait me sentir moins « seule » — même si Gwen a toujours été là of course — et me permet de prendre du recul. Quand on est dedans H24, pas facile. Pour ça que cet été était nécessaire aussi, pour m’éloigner du travail, de l’édition, du graphisme, du code. Revoir les copains, recharger les batteries, repartir à l’assaut, tac tac, en y laissant quelques plumes quand même, mais quand on joue avec le feu…
Panoz bosse dingue, on a loupé Lurs (invités par Frank Adebiaye, on lui en a fait voir de toutes les couleurs avec notre planning impossible là, tout ça pour pas pouvoir venir, honte), les problèmes de déménagement, de voiture, on a encore plein de projets pour Chapal&Panoz, jamais trop le temps de m’y mettre autant que je le devrais, mais Panoz bosse dingue, dingue, et bien, augmente de level, gagne des points, gagne des vies, on réseaute juste pas assez, on n’est pas des businessmen, on est des ours.
Comme un signal, j’ai revu ma pote d’enfance Julie il y a quelques jours, elle avait gardé toutes les lettres envoyées depuis toujours — best friends forever, toi-même tu sais, avec des coeurs et de l’espoir — et déjà en 6e, j’avais calculé que « dans cinq ans, avec mes économies, je pourrais me payer un joli voyage ». Je pense qu’on ne se retrouve jamais. On est un peu moins innocents, mais on nage quand même dans l’inconnu, on se perd toujours autant. Tant mieux.

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Génova, c’est une escale. C’est comme être en vacances dans un petit village italien. Il y a les ruelles, les petites boutiques, ce qu’il faut de bruit pour que je n’aie pas l’impression de mourir dans le vide, la cuisine merveilleuse à pleurer, on sent la mer, le port, ça vit, ça grouille sous les arcanes, il y a le soleil et il y a la pluie, ça vente, ça chante, et il y a surtout le sourire des gens. On fait chauffer l’eau dans une petite casserole pour noyer le café dans la cafetière à piston, on ouvre les rideaux et les fenêtres dans le clair-obscur des matins pas encore bien dessinés, on mange de la ricotta, du pesto et de la mozzarella avec des pomodori et du jambon de Parme, la bière est rossa et piccola, l’atmosphère cotonneuse, on dort bien, on ne se réveille vraiment qu’à midi je crois, on fait sécher son linge aux fenêtres, on arpente, on marche, on grimpe, on redescend, rien n’est compliqué ici, les papiers, la vie, c’est de l’huile, ça coule tout seul, ça dévale les pentes, dans le labyrinthe de pierres et d’ombres, et ça ronronne au bout, c’est chaud, c’est un film avec Hepburn, avec des robes à pois et de la musique jazzy dans l’air. Mais je suis encore en transition, je me dis : On verra après le Pérou. On verra pour parler italien correctement — je parle espagnol avec des mots italiens, je comprends ce qu’on me dit, mais j’ai pas le réflexe de parler —, on verra pour aller au théâtre, au cinéma, pour rencontrer des gens, pour ranger les livres, pour aménager le bel appartement, avec le parquet brun un peu vieux qui glisse, avec les grandes fenêtres qui attrapent la lumière et le chat noir Gabin qui biche fou dans son nouvel univers, on verra après. On verra bien.
Barcelona ne me manque pas.

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Pour l’instant, à la fenêtre, je souffle dans mon truc-à-bulles — personne sait comment s’appelle cet engin, je me trompe ? —, ça s’envole chez les gens qui sont posés à leurs fenêtres de même, j’écoute RJD2 (celle-là) et je bois du vin blanc, en bas la terrasse du bar, c’est un bonheur suspendu, j’accroche mon coeur comme je peux, je fais un noeud pour l’empêcher de faire n’importe quoi, je ferme les yeux, pis j’enfouis profond ce sentiment qui m’anime comme un moteur, celui de vouloir être là où je ne suis pas, c’est-à-dire partout, c’est-à-dire nulle part, c’est-à-dire loin.
Pour une fois, je sais bien où j’aurais voulu être /// mais… ce qui remue, ce qui bouillonne, ce qui anime dans l’impossible, ça fait pleurer les petites filles de 26 ans dans la chaleur italienne et ça les fait sourire en même temps.

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Pas de commentaire.

Projet workshop livre numérique

Cette nouvelle année débute et je suis déjà dans le tourbillon des heures qui ne se comptent plus, des mises à jour perpétuelles des livres du catalogue de Publie.net — mécaniques, à force, mais il faut bien le faire car l’enjeu est de proposer des livres de qualité aux lecteurs, et ce qui fut publié en 2008 nécessite un petit coup de Polish en terme de code ; c’est l’occasion aussi de se rappeler au bon souvenir des lecteurs et de remettre au goût du jour des livres publiés il y a longtemps… trois, quatre ans… une éternité pour un livre — et des couvertures enchainées à la vitesse supersonique, pour Publie.net, Neil Jomunsi et d’autres [je renonce d’ailleurs à remettre en ligne sur ce blog toutes les couvertures faites]. Cet incessant bouillonnement est également alimenté par les projets du studio en lui-même, de l’EPUB3, de l’identité graphique, de la conversion simple, et tellement de propositions intéressantes refusées par manque de temps /// bien obligés avec Panoz, d’admettre que nous ne sommes que deux, et que ce qui se fait bien ne se fait pas en deux minutes, bien décidés aussi à faire ce qui nous plaît sans pour autant ne pas devoir dormir de la semaine *pour quelques euros de plus*, bien conscients que nous ne sommes pas des robots et agissant, à mon sens, avec la lucidité et la prudence de ne pas accepter plus qu’il n’est possible de faire dans des délais impartis. Mais avec le regret tout de même de ne pouvoir donner suite parfois à des projets qui nous emballent.

Le bol d’air frais provient ces derniers temps des formations que nous donnons, qui sont le moyen le plus sûr d’être au contact de personnes intéressées par le livre numérique, hors des réseaux habituels Twitter ou Linkedin, où tout ce monde tourne autour de lui-même, et qui, pleines d’interrogations et de doutes mais aussi de compétences variées, nous apprennent autant que nous espérons leur apprendre en retour. Professionnels du livre et lecteurs, avons vu émerger ces dernières années de nombreux débats. Nos intérêts communs avec Panoz se sont portés vers le code, la technique, l’éditorial, le design, car c’est ce qui est au coeur de notre métier ; j’avoue que j’ai personnellement évité le plus possible de m’immiscer dans les débats plus « intellectuels » où l’on décide, déclame, acclame et réclame une multitude de concepts et d’idées sur l’édition numérique, de faits plus ou moins justes et d’avis catégoriques, qui pour moi illustrent toujours un peu le principe qu’il y a ceux qui parlent et ceux qui font (j’en connais aussi qui parlent et font beaucoup, of course), un peu fatiguée du trolling ou du bashing quels que soient les camps, quels que soient les avis — parfois envie d’agiter un drapeau blanc. Bien sûr qu’il faut se battre, contre les DRM, pour un meilleur support EPUB, contre ceci et pour cela, bien sûr, mais ma révolte s’use ou plutôt je sens poindre en moi l’idée de laisser le temps au temps. Je crois savoir qu’un changement dans l’ordre établi des choses ne se fait jamais sans remous. Bercée par les vagues, en attendant que la tempête se calme, et plutôt que de nager face au courant, je préfère m’intéresser à cette île là-bas.

Il y a deux ans, lorsqu’on me disait « Le numérique c’est nul, le numérique ceci, mort au numérique », je m’enflammais, je m’écriais, dans tous les sens, et défendais avec passion et conviction que la littérature n’est pas une question de support, qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse, y tutti. À présent, je ne réponds plus rien ou si peu, et lassée autant que triste de constater que des personnes sensées et intelligentes énoncent avec certitude le fait que le livre numérique est un sous-livre, et que ses auteurs sont de simples ersatz de *vrais* auteurs, j’ai envie d’orienter mon énergie *personnelle*[1] ailleurs, les formations m’amenant à penser qu’il y a une autre voie que nous avons peu explorée en terme de livre numérique : celle du workshop. De plus en plus, les participants à nos formations, ayant tâté pendant quelques mois du code et avancé dans leurs projets respectifs, reviennent vers nous avec des questions d’ordre technique et éditorial. De plus en plus, nous entrevoyons la nécessité d’y répondre collectivement car leurs questions sont similaires et les bugs universels. Notre première idée serait donc de créer sur plusieurs jours (au moins deux) un atelier répondant dans mon esprit au doux nom barbare de « suivi de production EPUB », regroupant un nombre restreint de participants — quatre ou cinq par exemple —, ayant commencé à coder leurs propres projets, rencontrant des problèmes et voulant les régler. Le fait est que ce qui peut profiter à l’individu peut profiter au collectif, mais que si nous décidions de vraiment créer ce workshop, il faudrait d’office en délimiter le cadre, ne serait-ce que parce qu’il serait compliqué de travailler sur EPUB2 et EPUB3 en même temps. La sélection de participants se ferait donc déjà en amont via la version EPUB sur laquelle ils travaillent. Pour des projets simples, une seule journée pourrait n’être que nécessaire. Précisons déjà qu’EPUB2 ne veut pas dire « simple » : la volonté d’être interopérable amène parfois à devoir faire passer des mises en page complexes sur des appareils de lecture limités techniquement, ou dont le support EPUB est obsolète (et je ne parle même pas de rétrocompatibilité EPUB3/EPUB2). N’étant pas des super-héros, le postulat de départ ne serait donc pas : « Nous réglons tous vos problèmes, AMEN » mais « Nous allons réfléchir ensemble à trouver une solution ». Ceux qui ont déjà débuggé du code savent qu’il est impossible d’assurer de trouver une solution en un temps limité : tout comme le meilleur physicien peut peiner à trouver une réponse qui est sous son nez, dans son flot de formules mathématiques, le meilleur codeur peut passer des jours à trouver un bug qui ne nécessitait finalement que la modification d’un point-virgule et de trois caractères. En ce qui concerne EPUB3, la multiplicité des possibilités engendrée par le support multimedia, interactif, ne doit pas l’emporter sur la richesse sémantique que ce format permet. Ce serait l’occasion de faire comprendre alors qu’EPUB3 n’est pas qu’un format qui permet de faire rebondir des lettres ou colorier des images — objet esthétique qui a certes son intérêt mais qui ne doit pas être qu’une finalité — mais qui est aussi un moyen de développer l’accessibilité du livre (que l’on peut comparer au web sémantique). Ironique cependant de constater qu’un format qui développe l’accessibilité dans sa structure HTML même, ne l’est pas en terme de support par les différents revendeurs : en effet, à l’heure actuelle, difficile de lire EPUB3 sur autre chose qu’iBooks, Readium ou Google Play Books, chacun ayant par ailleurs sa propre idée de ce qu’est un support EPUB3.

Et au-delà de tout cela, j’aspire personnellement à plus de collaboratif dans l’édition numérique. J’aspire en fait à sortir de l’édition numérique pure pour créer des projets hybrides, vraiment hybrides, pas simplement textes-sons-vidéos-images et dire qu’on a un livre numérique enrichi.[2] J’aspire à créer un projet qui serait vraiment lu/vu/ressenti hors de la pure sphère numérique. Et je peux supposer que tous nos jolis objets numériques, si passionnants à créer, sont peut-être beaucoup moins passionnants à lire finalement (je sais que je ne vais pas me faire beaucoup d’amis en disant cela, mais disons que c’est… un ressenti, l’impression qu’on passe beaucoup de temps à créer quelque chose qui n’est finalement exploré que dans une infime parcelle par les utilisateurs, quand utilisateurs il y a).
Mais plus que ça : sortir de derrière l’ordinateur, et regrouper des personnes venues d’horizons différents, aux compétences multiples, à l’approche artistique imaginative, inventive, volontairement situées hors des sentiers battus, hors du seul pur esthétisme, hors de la seule pure littérature et hors du seul pur web, pour les associer, et créer un projet « ouvert sur le monde », au grand public, et pas forcément le français ou l’européen : le monde est vaste. Et sortir de l’édition, numérique ou pas, car on tourne en rond, on tourne en rond, on s’enferme dans notre monde, dans nos idées, dans nos centres d’intérêts, et dans notre domaine de compétences, alors qu’on a tellement de points communs avec tellement d’autres gens venus d’autres horizons.
Je vois ça prendre place dans un lieu propice à l’invention, pas une salle vide et froide, mais un lieu vraiment différent : un château, un chalet, un lieu unique, un atelier, un bateau… Pour moi, c’est vraiment le lieu qui définit le reste. Il faut quelque chose qui nous dise : « ceci est une expérience humaine » avant tout. Pendant une période donnée, une semaine ou deux par exemple, pour se laisser le temps de dire que ça pourrait être aussi des vacances, qu’on n’est pas obligés de plancher non-stop, pour que ça reste du plaisir, un endroit où il fasse beau et où les choses sont simples, pour se reposer l’esprit, une bulle un peu hors du monde où l’on créerait un projet vraiment utile et unique, qui pourrait sortir du numérique, s’allier au physique, mélanger les genres, convoquer des éléments qui n’ont pas l’habitude de faire partie d’expériences artistiques. Why not évidemment avoir des relais hors bulle avec des participants via internet. Un loft multi-dimensionnel, avec intervention de qui veut par Skype ou autre, un projet où toutes les idées sont bienvenues.
Alors, évidemment, je n’ai pas cinq ans, je ne suis pas idéaliste non plus, je pense que cette idée n’a rien de révolutionnaire en soi et que bien d’autres l’ont sans doute déjà appliquée dans divers domaines, et qu’il faut que financièrement — et oui, l’argent, le nerf de la guerre, mais les beaux discours désargentés ne font pas beaucoup avancer les choses, true story — ça puisse tenir la route. Tenir la route, ça veut dire : ne pas gaspiller de l’argent pour créer quelque chose qui n’intéresse que ceux qui l’ont fait. Imaginons (soyons fous) que l’on arrive (et le « on » est hypothétique, incertain et non-défini, personne ne se cache derrière ce « on » à part cette clique imaginaire) à obtenir un financement quelconque : j’aurais du remords et de la culpabilité à faire tout ça pour créer quelque chose de futile. Il faut que soit utile. Et pourquoi ne pas considérer comme pertinente l’approche du financement participatif, la clé de tout, de manière sérieuse et de façon à allier tous les outils collaboratifs possibles.
Je vous le dis comme je le pense ce soir, sentant simplement ce besoin irrépressible de sortir de l’édition stricte (et encore heureux que je ne travaille pas dans l’édition traditionnelle, Publie.net étant tout de même un grand espace de liberté) et sans doute de faire quelque chose de plus, joignant l’utile à l’agréable, en créant un espace-temps déterminé et éphémère (c’est évident, dirait Sheldon). Non pas que je pense que l’édition, les livres ou la culture soient futiles, mais plus exactement parce que je sens que les beaux projets, les belles expériences, celles dont on peut se dire « je suis content de ce que j’ai fait » en se couchant le soir, sont avant tout ou en tout cas aussi, humaines.
Et je digresse. Revenons au livre numérique.
Imaginons d’autres formes de formations. Pourquoi pas un workshop polyvalent, avec d’autres formateurs, pour explorer toutes les facettes du livre numérique ? Un spécialiste SVG, un spécialiste Latex, un spécialiste de tel traitement de texte/plug-in/logiciel, un spécialiste de tel langage. En pratique, pour ce type de workshop, j’aimerais beaucoup pouvoir louer un bureau dans l’espace existant d’un studio graphique, d’une agence ayant des compétences numériques etc. ; à Paris ou ailleurs, dans une Cantine toulousaine ou une péniche sur le Rhône, peu importe. Il ne nous faudrait pas grand-chose : Internet, un vidéo-proj, un tableau, des ordinateurs, du papier, des crayons, des livres et en avant la musique.

Mais bien sûr, pour le workshop « bulle » amélioré, il faudrait trouver un endroit fou, pour délimiter les contours d’un projet fou, avec des gens fous…

En tout cas, on a la volonté et l’envie avec Panoz d’aller vers quelque chose d’un peu neuf en ce qui nous concerne, de bien sûr continuer à faire notre travail mais de jeter plus loin les limites de celui-ci et avec d’autres personnes. Panoz s’intéresse également pas mal au papier, et à la mise en place de workflows papier/num/web (on en parlait justement avec Frank Adebiaye) donc je pense que cette année va être riche de nouvelles expériences. Ne pas s’endormir sur ses lauriers et même si le temps nous manque pour mener à bien tout ce que nous souhaiterions faire, au moins poser les bases et laisser voguer la galère.


  1. Je participe bien sûr à la nouvelle version de Publie.net, que je n’ai jamais abandonné depuis que je m’y suis investie. Avec Gwen Catalá et bien d’autres personnes, notamment Philippe Aigrain, Louise Imagine, Guillaume Vissac, Emmanuel Delabranche, que je ne remercierai jamais assez de permettre à Publie.net de continuer d’exister —, nous travaillons ensemble à son avenir, et nous vous annoncerons d’ailleurs son ouverture officielle le 15 mars.  Le modèle de Publie.net, tel que créé en 2008, n’est plus viable (économiquement mais surtout l’envie de François de passer le flambeau et d’aller explorer le web). La notion de coopérative, et donc de coopération, est forte et toujours présente : combien de personnes bénévoles et volontaires nous ont aidés à publier ces livres ? Relire, corriger, s’investir, supporter, soutenir, s’abonner, quelle aventure fantastique ! Mais de plus en plus, nous sentons le besoin de remettre tout à plat, les compteurs à zéro, et forts de cette expérience unique de cinq années, de repartir sur de bonnes bases, de ré-organiser ce qui doit l’être, avec rigueur et optimisme, car le catalogue constitué au fil du temps par François est tellement important — en qualité comme en quantité — qu’il nous faut être professionnels et confiants, d’autant plus qu’avec l’arrivée du POD, nous avons dû faire face à une masse colossale de travail, et de remises en question en tous genres. Ma motivation reste intacte, mon angle de vision personnel change un peu. D’être au contact de tous ces auteurs, inventeurs, géniaux artistes, me donne envie de m’investir plus personnellement dans des projets hors Publie.net mais à l’ADN identique de création numérique.
  2. Et surtout ce qui existe est déjà tellement bien : dans les objets littéraires que j’aime beaucoup et que je trouve intéressants, je vous conseille de découvrir le travail d’Anne Savelli, que je trouve inventif, pertinent, intelligent. Je vous conseille également de regarder du côté de Neil Jomunsi, qui avec son roman-mail, son Projet Bradbury et ses divers projets/idées, fait partie des personnes motivées et inspirantes. Également Jeff Balek, qui a créé un univers transmedia absolument colossal et je pense, unique en son genre. Et d’autres, pleins d’autres projets, web et/ou littéraires, qui mériteraient d’être cités, toujours à la croisée multimedia, toujours pleins d’inventivité. Ou encore la revue d’ici là, magnifique exemple de ce qu’il est possible de faire en alliant collaboration et numérique. Ces projets-là, je les suis et je les aime ; par goût personnel, graphique, l’inventivité de Boulet [ ou notamment] me laisse également admirative, mais ne voulant pas imiter pour imiter, je voudrais imaginer autre chose.
Pas de commentaire.

Du [lire+écrire] numérique : réflexions post-day

Comment fabrique-t-on un livre numérique aujourd’hui ? Qui sont ces nouveaux artisans de l’édition qui façonnent un objet immatériel que l’on embarque sur de nouveaux supports, de nouveaux écrans ? Comment pense-t-on cet objet, en continuité ou en rupture avec la chaîne graphique et les circuits d’impression traditionnels de fabrication du livre ?

 

une-lire

Panoz en professeur

 

[lire+écrire]numérique < c’est le site

Du 25 au 27 septembre, nous étions Panoz et moi-même, de retour sur les bancs de l’université pour trois jours numériques intenses, invités par le CRL Pays de la Loire sous la coupe de Guénaël Boutouillet et de Catherine Lenoble, mais aussi d’Olivier Ertzscheid et Christine Marzelière. Deux jours de cours en compagnie des Licence Pro MEDIT (back to the roots en ce qui me concerne puisque j’ai moi-même fait cette licence pro à la Roche) et une journée de « conversation » — vs conférence — autour de notre métier (qui est… ? Je ne sais pas trop comment l’appeler) + un atelier pratique. C’était super chouette — super accueil, revoir ses profs, revenir dans cette salle info où j’ai passé tant d’heures à plancher sur des moodboards et autres projets, rencontrer de nouvelles personnes — mais pas facile finalement, car que dire, que dire, sur cet imbroglio qui nous entoure, nous passionne et nous bouffe ? Et surtout comment le dire, comment s’adresser à des étudiants, des bibliothécaires, des formateurs ? Quelle est la limite, aussi. Pas un exercice simple (en tout cas en ce qui me concerne) car je suis sans doute plus à l’aise derrière mon écran, alors qu’en live, les mots filent trop vite. L’impression d’avoir oublié de dire plein de trucs importants, d’avoir dit plein de choses inintéressantes, l’impression de n’avoir pas eu le temps de montrer tout ce qu’on avait à montrer. Difficulté majeure également d’expliquer les projets, les livres : pour ça que finalement je n’aurais pas fait une bonne libraire, c’est que je ne sais pas vendre un livre. Quand je parle de Poreuse, je m’embrouille, car pour moi ça passe d’abord par l’émotion avant même de mettre des mots dessus. Quand je parle du Jeu continue après ta mort, que je connais par coeur, je suis incapable de le résumer correctement. Et puis, moment auto-flagellation mais je n’avais jamais vu à quel point j’étais insupportable quand je parlais (et vas-y que je cligne des yeux, et vas-y que je parle et je parle et je parle). Je vais travailler là-dessus, pour ne pas avoir autant une tête à claques 🙂

Il y a cette question qui revient sans cesse et à laquelle je ne peux pas vraiment répondre (ni à mes amis, ni à mes parents) : quel est donc votre métier ? [À chaque fois, je me dis : mais qui ça intéresse en même temps…] Qui plus est, nous n’avons pas la même position avec Panoz, ce dernier étant l’interlocuteur et le prestataire d’une foultitude de personnes différentes, et moi étant beaucoup plus liée à une structure (publie.net as you know), même si pas seulement bien sûr. Mais bon, il ne faut pas se leurrer, depuis que François Bon m’a contactée sur Twitter il y a deux ans, je suis dans publie.net jusqu’au cou 🙂 Et c’est quelque chose pour laquelle je ne le remercierai jamais assez, d’ailleurs. Pas tous les jours facile, pas tous les jours reposant pour les nerfs et parfois on a juste envie de tout balancer, et de partir loin d’Internet et loin de l’édition, mais c’est quand même génial, addictif et enrichissant de travailler avec autant de personnes différentes, auteurs, relecteurs, partenaires et équipe bien sûr, François et Gwen en premier lieu.

Je ne suis pas éditrice au sens strict du terme (s’il y en a un) car j’essaye de me concentrer plus principalement sur la partie technique des choses, bien que je fasse un suivi éditorial avec les relecteurs-correcteurs-auteurs-collaborateurs (disons que je coordonne et je donne mon avis, même si on ne me le demande pas). Je suis codeuse, oui. Je ne suis pas CM (Community Manager), non. Je fais le minimum syndical (mais mon maximum possible en terme de temps) au niveau de la communication (réseaux sociaux, newsletter, et surtout le blog que je construis [im]patiemment) mais un CM fait bien plus que ça : la communication est un point délicat à aborder, il faut du temps et des ressources pour la mener à bien. Graphiste ? Disons que je n’ai pas fait d’école de graphisme et que je n’ai pas la prétention d’accéder au Panthéon des Graphistes Géniaux ; tout comme tout le monde est CM, tout le monde est graphiste. Je fais gaffe à ça : je dis que je suis graphiste car il faut bien au bout d’un moment mettre un mot sur ce que l’on fait. Mais je suis loin d’être ce que je voudrais être si j’étais graphiste à temps plein. Et puis, c’est le livre numérique qui me fait vibrer. La polyvalence et la multiplicité des tâches que toutes ces casquettes demandent me conviennent du coup parfaitement : je m’ennuie généralement assez vite, et là… je n’ai pas le temps pour ça. Et je suis libre. Je n’ai pas de boss, mon bureau c’est le monde [je m’enflamme] avec une connexion Internet et mon ordinateur, j’ai les horaires que je veux et je peux aller faire du ping-pong à 4h de l’après-midi si j’en ai envie. En contrepartie, je suis indépendante donc comme tous les indépendants je n’ai pas d’argent « assuré », je ne compte pas mes heures et ne sais jamais de quoi sera fait le mois prochain (ce qui est un mal et un bien à la fois).

Anyway.

Le livre numérique. Les grandes théories. Les grandes polémiques. Les grandes controverses. La grande révolution du livre numérique. Aura t-elle lieu, a t-elle déjà eu lieu, sommes-nous en plein dedans ? J’avoue que vu de mon petit bout de lorgnette personnel, ces questions creuses et auxquelles de toute façon personne ne peut répondre, me passent un peu au-dessus désormais. Je me laisse porter par le courant, je sais ramer, je sais nager, et on verra bien s’il y a une île au bout de tout ça, ou si c’était seulement un mirage. Bon, si je suis dans le livre numérique jusqu’au cou c’est que je ne pense pas que ce soit un mirage évidemment, mais je ne suis pas la grande prêcheuse du livre numérique qui dit « Lisez en numérique ABSOLUMENT ». Non, non, ben non. Faites ce que vous voulez, tant que vous lisez. Si vous n’avez pas envie de lire, ne lisez pas. Chacun ses nourritures de l’esprit. (Je sais qu’il faut défendre son bifteck, et loin de moi l’idée de cracher dans la soupe, mais j’ai renoncé à me battre en permanence contre les « pro-papiers » — OMG, Dieu qu’on est déjà has been de dire « pro-papiers » je crois, non ? — j’ai d’autres choses à faire, par exemple, fabriquer des livres, et je laisse les chiens se dévorer entre eux. Par ailleurs, j’encourage toujours à lire, glisse subrepticement l’idée, mais ça ne me déchire pas le coeur que mon voisin ne lise pas.) Je lis toujours des tonnes de papier. Je n’ai pas besoin de me trimballer H24 avec ma liseuse pour dire « J’édite des livres numériques alors je ne lis qu’en numérique ». Non. Faux. Je ne lis pas qu’en numérique. Tout ce que je lis hors-travail je le lis en papier, ne serait-ce que pour éviter de me dire que je suis encore au travail. Je viens de filer une liseuse à l’un de mes meilleurs potes : ça c’est une victoire car c’est bien le premier de mes amis qui tente le coup. On verra ce que ça donne. Je ne l’ai pas aidé, la liseuse bug un peu, mais il voulait lire du classique. Lis donc l’ami. Bref, attaquons le vif du sujet.

Comment fabrique-t-on un livre numérique aujourd’hui ?

Avec un ordinateur (ou même un iPad). Avec du code. Avec du texte. Avec des images. Avec du son. Avec de la vidéo. Avec, parfois, des systèmes de navigation intégrés.

Avec des auteurs, avec des relecteurs-correcteurs, avec des codeurs, avec ou sans éditeur, avec de la patience, avec de la passion. Certains avec des dents de requin, avec l’espoir de se faire de l’argent vite et facile, parfois avec l’espoir que cela va changer la face du monde littéraire, parfois dans un soupir désabusé et pas franchement convaincu mais « Puisque tout le monde y va, il faut bien que j’y aille aussi », parfois à reculons, avec une stratégie, sans stratégie, à l’aveugle, ou le sourire aux lèvres quand les ventes décollent, avec de l’ambition, parfois trop, parfois pas assez. Mais ça ne marche jamais comme sur des roulettes dès le début. Même si on a l’idée du siècle. Même si ce concept-là est infaillible, même s’il y a des statistiques qui le prouvent et des experts en tout et rien qui vous soutiennent et croient en vous. Mais même Dieu himself ne peut forcer les gens à adhérer à une idée. Il faut de la patience, du travail et de la chance. Arriver au bon moment au bon endroit avec les bonnes personnes sur le bon rythme sur le bon ton. Mais ça ce n’est pas neuf.

Avec l’idée — en tout cas, pour moi — qu’on ne fabrique qu’un objet hybride amené à évoluer en permanence, qui finira sans doute par se confondre dans le web, mais pas tout de suite, car ceux qui font vont toujours plus vite que ceux qui utilisent, et les habitudes de lecture sont comme imprimées en nous, et c’est tout un bouillonnement socio-culturel qui émerge de ce nouveau sport : lire en numérique. Avec la prise de conscience et le recul nécessaires : le livre que l’on a fabriqué il y a un an est déjà une antiquité. On parle de pérennité, oui. Oui, si vous l’avez bien fabriqué, votre livre sera pérenne, c’est-à-dire lisible. Mais par le mot « antiquité », je veux dire que la technique aura évoluée et avec elle, les possibilités, les chemins, la réflexion éditoriale, le code, bref : les composantes de votre livre auront gagné en force et pertinence, mais faudra-t-il encore savoir les agencer correctement, les utiliser à bon escient. Comme pour tous les nouveaux modèles, les précurseurs s’engouffrent dans une brèche : il y a les savants fous et les savants raisonnés, il y a ceux qui réfléchissent, ceux qui inventent, ceux qui arnaquent, ceux qui n’y voient que du feu. Pour moi, le monde de l’édition numérique c’est exactement ça : chaque jour un nouveau modèle économique naît, est salué, critiqué, mis en avant, descendu, meurt. Chaque jour, les problématiques récurrentes du piratage (qui n’est pas lié seulement au livre numérique, bien entendu), de la rémunération des auteurs, de l’avènement de ces nouveaux métiers dont on ne sait que faire (leur accorder du crédit, les ignorer, les dénigrer ?), nous forcent à nous repositionner.

On fabrique un livre numérique de multiples façons : où l’on est un simple prestataire technique et dans ce cas, on reçoit les composantes du livre (texte, images, éventuels sons et vidéos etc.) et les indications (doit-on suivre la mise en page du livre papier, est-ce un livre qui n’a jamais été édité, comment allons-nous procéder au niveau des fontes, doit-on inventer notre propre mise en page etc.), ou l’on se situe plus en amont et l’on réfléchit avec l’auteur, l’éditeur, l’illustrateur, sur l’objet numérique que l’on veut tous créer. Ou l’on est une grosse boite qui fabrique des fichiers numériques à la chaine. Ou l’on est un auteur auto-édité qui fait ses propres fichiers après avoir pioché ses ressources sur Internet, en posant des questions sur les forums et en mettant les mains dans le cambouis. On fabrique un livre numérique en se donnant des moyens, des objectifs, en se posant des questions ; on peut fabriquer un livre numérique en appliquant ce que l’on a appris lorsqu’on fabriquait des livres papier.

Ce que je veux dire c’est que pour fabriquer un livre numérique, il n’y a pas de règles. Il y a des bonnes pratiques, mais comme on est tous en train de chercher, de tâtonner, que le format epub est standard seulement dans nos rêves et  n’est sans doute supporté correctement qu’au Paradis 2.0, on ne peut pas affirmer, qui que l’on soit (codeur fou, spécialiste 2.0, sociologue, éditeur, expert en truc et docteur ès je-sais-tout, théoricien de l’édition, gourou du livre numérique, chantre du papier, blogueur littéraire, diffuseur, distributeur, libraire numérique, librairie jamais-de-la-vie-numérique, journal spécialisé, lecteur ou auteur, bidouilleur du dimanche, auto-édité à succès, auto-édité sans succès, et j’en passe) qu’on sache exactement comment faire un livre numérique sans fausse note. Il y aura toujours une appli de lecture ou un lecteur ou un codeur fou ou un spécialiste 2.0 etc. pour vous démontrer le contraire (joke : c’est l’appli qui est mal codée, pas votre livre. Mais bon, est-ce que le lecteur en a quelque chose à carrer au final ? Lui, il veut lire. Pour lui, les responsables sont l’éditeur du livre — allez, voire le prestataire de service quand il est conscient que ça existe — ou l’éditeur de l’appli de lecture, et basta. Mais en gros, il sera juste énervé, changera d’appli de lecture OU n’achètera plus de livres de cet éditeur OU arrêtera de lire en numérique « pas pour toujours mais je vais attendre que ce soit viable leur truc »). Mais c’est normal, on fait tous ça. Peu de gens essuient volontairement les pots cassés, dépensent de l’argent s’ils ne sont pas satisfaits dans l’espoir hypothétique que les choses vont s’améliorer. C’est pour ça qu’il faut vraiment prendre le livre numérique au sérieux et pas comme un sous-livre.

Fabriquer un livre numérique c’est aussi s’investir personnellement. Panoz par exemple s’investit énormément dans l’ebook design, dans la typographie, dans les nouveaux modèles éditoriaux, dans la mise en page. Il s’investit dans une réflexion permanente sur les avancées de ce nouveau modèle, qu’elles soient économiques, créatives, politiques, sociales, ou techniques — sans pour autant parler de code pur forcément, la technique ce n’est pas que du code, loin de là.

Moi, je m’investis dans la fabrication, les couvertures, la communication, la relation auteurs, la coordination, les projets [cf. prochaine SAS montée par Gwen], parfois l’édito. Personnellement, comme j’ai perdu un peu d’intérêt pour le code pur au fil du temps, surtout à cause des limitations liées au format et au débuggage incessant qu’elles entrainent, je me suis plus tournée vers le graphisme et puis… contribuer à faire vivre la maison d’édition, ce qui prend pas mal de temps, même si bien sûr je ne suis pas seule, la période de transition est complexe à gérer. Je code toujours, je mets toujours en page des livres, mais l’essentiel de mon travail n’est pas de faire La croisée des marelles tous les jours — même si j’adore faire ça, je suis contente de ne pas faire que ça. L’essentiel de mon travail de fabrication est de mettre à jour des livres qui ont été fabriqués aux débuts de publie.net, et de fabriquer les nouveaux livres. Peu de temps et de place pour m’envoler vers les terrains d’invention et de création que permettent le format numérique, bien qu’on ait tous dans nos cartons mille bouts de projets, mille bouts de code, mille essais d’ebook design et mille idées de navigation : on a envie, bien sûr, mais le temps, toujours le temps… Seulement, personnellement, et je le répète encore cette fois, c’est le code qui doit servir le livre et non l’inverse : l’étalage de la technique peut impressionner le chaland, mais déroutera sans doute l’utilisateur-lecteur et pourra même le rebuter si le combo « je suis balèze en js / j’ai pas tellement pensé que quelqu’un devait lire ce livre, je me suis plutôt bien amusé » est clairement affiché. Mais on se plante tous. On se plante tous parce qu’on ne peut pas plaire à tout le monde d’une part, et que faire simple est compliqué d’autre part. Que lorsque l’on a des textes complexes, aux chemins multiples, aux croisements incessants, alors il faut faire un choix : investir totalement et pleinement le numérique pour en faire un objet certes non-intéropérable mais qui est une proposition de lecture, une proposition de mise en page, une manière de dire : voilà ce que ça m’inspire ; ou soit on s’en tient à une version intéropérable et on doit faire des croix sur bon nombre de chemins, et rendre les choses pertinentes et simples en mode McGyver, sans artifice. Les deux sont des challenges. Le gros défi également est d’expliquer aux auteurs, dont certains ne lisent pas du tout en numérique, ce que je trouve tellement paradoxal que je m’en arrache parfois les cheveux, que ceci n’est pas possible en epub, que le livre numérique n’est pas un site web, qu’on a des limitations techniques, logiques etc. C’est de la pédagogie, de l’éducation au livre numérique, bien avant même que ce soit de la fabrication. C’est la réflexion éditoriale dans toute sa splendeur : je biche quand un auteur arrive avec un projet pensé spécifiquement pour le numérique car là, now we’re talking, on peut vraiment se creuser les méninges et discuter et tomber d’accord, pas d’accord, négocier, ré-imaginer, tout changer, re-modeler, bref : on peut faire vivre un joli projet. Ça peut prendre deux semaines comme six mois. Ça peut prendre la tête tout comme filer sur des roulettes. Et comme je le dis tout le temps : si je devais refaire ce livre, je m’y prendrais tout à fait autrement. Dans l’absolu, on peut faire des mises à jour de livres ; en réalité, le temps, toujours le temps…

Comment pense-t-on cet objet, en continuité ou en rupture avec la chaîne graphique et les circuits d’impression traditionnels de fabrication du livre ?

En continuité ET en rupture. En continuité parce que d’une part un livre numérique nécessite autant de travail éditorial qu’un livre papier [d’ailleurs si vous savez bien mettre en page un livre papier, vous aurez beaucoup moins de problèmes à coder un livre numérique, les réflexes sont les mêmes], le texte reste le texte, quelque soit le support sur lequel il est disponible, et d’autre part, parce que dans bon nombre de workflows, on part du livre papier pour convertir en livre numérique. Je le répète encore et encore, le livre numérique ne doit pas être et ne doit pas être vu comme un sous-livre. Bon nombre d’auteurs font face à cette situation : ils annoncent la publication de leur livre, leurs proches rayonnent ; ils ajoutent que c’est en numérique, leurs proches déchantent : « bon ben on attendra que tu sois vraiment publié pour te lire » ou « ah dommage je suis contre le livre numérique » ou simplement « je ne lis pas en numérique, tant pis ». Et donc, tu ne lis pas en numérique et ton meilleur ami vient de publier en numérique, ça ne te donne pas envie de t’y mettre ? Le livre numérique ne doit pas être considéré un sous-livre sous prétexte que c’est un fichier. La très grande majorité des livres papier est produite depuis un fichier (les autres sont des livres d’artistes par exemple). Que les textes soient imprimés par la suite n’enlève rien à la valeur des mots. Mais certes, il y a toujours cette valeur de l’objet… Bref, en continuité, parce qu’un texte est un texte, quel que soit le support sur lequel il est publié.

En rupture, parce que ce qui fait le principal trait du livre papier, c’est que le texte est figé (c’est tellement évident que oui… on l’oublie) et que le trait principal du livre numérique est le texte n’est pas figé dans 95% des cas. Je dis 95% des cas, ça peut être plus, ça peut être moins, je suis pas foule adepte des chiffres et c’est tout simplement pour dire que l’on peut aussi figer du texte dans le livre numérique. Ce qui, hors des livres illustrés ou nécessitant une mise en page complexe et donc fixe (donc pas du roman, vous me suivez), est *normalement* une exception. Je dis *normalement* parce que les prestas font généralement payer le fixed-layout plus cher donc quand ils sont peu scrupuleux, ils vont conseiller à un auteur/éditeur de convertir un livre qui n’en a pas besoin en fixed-layout (car wahou c’est trop classe sur un iPad), voire même en iBooks Author (et là tous les gens ayant un peu de bon sens sont pas loin de se tirer une balle) et on aura donc un livre illisible à l’arrivée.

Je parle là de fabrication, mais il y a également tous les pans de diffusion/distribution, rémunération des auteurs, de médiation, et même, encore plus loin, « l’écran fait mal aux yeux » ou « on retient moins ce qu’on lit sur un écran », « le livre numérique tue les libraires », etc. : un nouveau modèle amène forcément son lot de « pour » et « contre », de détracteurs, d’irréductibles, et la nuance est de mise. Que nous soyons « papier » ou « numérique », nous ne pouvons pas dire « j’ai raison » : il n’y a pas de modèle qui détiendrait une quelconque vérité (tout comme en politique, économie etc.) car il n’y a pas de modèle parfait. On peut juste essayer d’avancer : nous voilà avec un nouveau support/format/moyen de lire, qui peu à peu sort du cercle des initiés et passionnés pour se proposer au grand public, nous voilà avec de nouvelles règles à inventer et de nouvelles habitudes à acquérir, mais personne ne force personne, ce n’est pas une obligation de lire en numérique mais ce n’est pas une hérésie non plus de lire en numérique. Seulement, nous voilà également avec de nouvelles responsabilités, dont la première serait à mon avis de ne pas réitérer les mêmes erreurs que l’on fait généralement avec tout nouveau support/média/format numérique — la musique, notamment. Et ne pas réitérer les mêmes erreurs, cela ne veut pas dire « faire exactement l’inverse de ce que l’on a déjà fait et comme ça tout est réglé » : on a interdit ça, autorisons-le sans l’encadrer, on a autorisé ça, interdisons-le sans discuter » (piratage power).

Comme je n’ai pas de conclusion à ces réflexions, je m’autorise à arrêter maintenant ce déjà trop long article et à retourner fabriquer la prochaine couverture du Projet Bradbury.

Sinon, vous pouvez toujours lire les livres de Panoz qui viennent d’être publiés et qui vous expliqueront bien plus de choses que cet article. Il y en a même un gratuitIl y a même des articles.

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Ebook design et construction de La Croisée des marelles

La Croisée des marelles est un projet mené par Isabelle Pariente-Butterlin (pour les textes) et Louise Imagine (pour les photos), toutes deux bien connues des fidèles lecteurs de Publie.net. Cash et sans chichis, je donne le lien qui vous mènera à lui : suivez le fil, embarquez-vous.

Si je fais cet article aujourd’hui, c’est en fait en pensant à l’ami Marc Jahjah qui s’intéresse (entre autres multiples choses, plus ou moins compréhensibles par mon cerveau limité) au process/workflow de la création du livre numérique, à la relation auteur/codeur, bref à ce que j’expérimente all day long chez Publie.net. Comme ça fait du bien parfois de faire une pause dans les projets en cours, de mettre à plat et d’expliquer ce qu’on fait, nous autres codeurs cachés derrière ce nouveau genre de bouquins, et comme finalement je lis beaucoup d’articles à propos de pourcentages de lecteurs numériques (j’ai rien contre les statistiques mais ça me gonfle prodigieusement) ou du « droit numérique » (qui m’intéresse beaucoup plus et pour ça, lire par exemple Calimaq expert en la matière, dont les articles sont une mine d’or — je dis volontairement « droit numérique » parce que c’est assez large pour contenir les millions de questions qui en font partie), mais rarement du côté où je me pose, et qu’en fait on sait finalement peu comment ça se passe l’édition — numérique ou papier — vue de l’intérieur (parce qu’on ne pense pas que des gens font les livres — on les lit —, tout comme moi-même je ne connais pas le process de fabrication qui a conduit à toutes les choses que je possède, tout comme on ne pense pas que des personnes produisent ce que nous mangeons, big up mes parents agriculteurs), bref, je pense qu’on a la chance d’ouvrir les entrailles de nos métiers afin que ceux qui sont au bout de la chaîne sachent ce qu’il y a derrière. C’est une petite étiquette que je colle au livre, avec l’origine, la provenance, et les colorants ajoutés (il y a du cheval dans ce livre et ceci n’est pas une joke)(j’espère que la blague du cheval n’est pas dépassée, j’avais commencé à écrire cet article quand c’était le gros buzz).

La combinaison textes + photos je l’ai déjà expérimentée, par exemple pour Affrontements d’Arnaud Maïsetti, mais à chaque nouveau livre, c’est un autre chemin que l’on tente d’inventer. J’ai gardé certains codes d’Affrontements (la mise en page du texte), la construction non-linéaire (c’est-à-dire que quasiment tout le livre, hormis les pages liminaires, est « encapsulé » : on y accède seulement grâce à une navigation intégrée — ceci est pour l’instant valable principalement sur l’iPad, je sais que je vais me faire taper sur les doigts et il n’y a pas plus défenseurs de l’interopérabilité que nous-aut’ chez Chapal&Panoz hop le coup de pub, mais là c’était iPad style, ne serait-ce que pour le combo audio+no-linear ; le texte est lisible en scrollant) ; j’y ai ajouté une table des matières photographique grâce à un slide, et une navigation plus optimisée pour les tablettes (on s’améliore à chaque fois).

Voici ce que je reçois au tout début dans ma Dropbox : des sons, des images et des textes. Comme j’ai pas mal de projets en même temps, je rajoute ça dans mon petit planning Evernote (qui doit être décortiqué par Noam-Norkhat apparemment, je suis totale transparente aujourd’hui décidément) et je commence, un petit bout chaque soir. Car comme je décide tout de suite que c’est un plus gros projet que certains autres — non pas par favoritisme, juste qu’au niveau du code et de la mise en page, de la conversion et de l’optimisation, ça prend simplement plus de temps et demande plus de réflexion qu’un roman classique por ejemplo — je me donne pour date-butoir mars (je le reçois mi-décembre). Il faut savoir que j’ai travaillé en tout dessus (en temps effectif) environ deux semaines (à la louche, c’est peut-être plus c’est peut-être moins, j’ai testé pas mal de trucs bizarres dessus qui n’ont pas tellement fonctionné), mais réparties sur ces trois mois (je finis d’écrire cet article le 14 mars, jour de l’ultime version).

Au niveau du tempo, j’ai la chance de travailler avec deux auteur(e)s disponibles, donc quand j’envoie un mail, je sais que j’ai la réponse super rapidement (pas négligeable dans un projet comme celui-ci ; et bon j’avoue que je ne suis pas super patiente non plus, j’aime que ça avance sinon les projets s’accumulent et on n’en voit pas le bout). J’ai eu plusieurs projets qui se sont rajoutés à celui-ci — comme les Satires d’Horace, un sacré gros morceau de mise en page, nouvelle traduction de Danielle Carlès — et pendant quasiment un mois, je n’ai pas eu le temps d’y toucher. J’ai changé d’idée plusieurs fois. Au cas où ça vous intéresserait, voilà la suite.

Voici le projet à ses débuts (autant dire que j’ai zappé des choses, comme la version ADE + Kindle. Je ne dis pas qu’elles ne viendront pas un jour, car réserver une lecture à un seul support c’est se couper de beaucoup de lecteurs, et j’en suis bien consciente. C’est donc dans la To Do List, car ceci n’est qu’une proposition de lecture : il y en a des dizaines d’autres possibles, et selon les supports, il faut réorganiser totalement la manière d’agencer les choses. Je vais donc faire de mon mieux pour « convertir » cette proposition vers ADE et Kindle). Choix typo (Andada+Averia), background (from Subtle Patterns), quelques-uns de mes magnifiques croquis que je peux vous montrer grâce à mon scanner super fou à la vitre cassée. (On se moque pas de mes tentatives de dessins de marelles, ça fait longtemps que j’y ai pas joué).

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Le texte (tous les screenshots sont faits à partir d’un texte non-corrigé, donc ne pas s’affoler s’il y a des fautes, il s’agissait de versions de travail) :

et la table des matières :

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L’idée étant que le lecteur puisse, en faisant un « tap » sur l’icône de la photo, ouvrir la photo concernée dans une lightbox, et en faisant un « tap » sur l’icône de l’audio, faire play/pause. La table des matières reprend l’idée de Gwen mise en place dans un autre livre, L’instant T. Mais je cherche tout de suite à tester autre chose, car je trouve que cela ne s’applique pas forcément à ce livre-ci : je voudrais avoir toujours sous la main cette table des matières de photos sans revenir à chaque fois sur une page de table des matières spécifique. Pourquoi ? Parce que j’imagine dès le début, et au vu de l’articulation texte-image, qu’il y a plusieurs façons de lire le livre : une méthode linéaire et une méthode plus aléatoire (et de fait, ici, photographique). Et parce que si L’instant T est clairement orienté « image », ce livre-ci donne la part belle au texte comme à la photo, chacun étant le moteur de l’autre.

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Évolution avec l’intégration d’un slideshow comme table des matières (ça fonctionne aussi dans l’autre sens, mais j’oublie toujours de faire des screenshots en mode paysage) :

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Début de navigation intégrée :

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Peaufinage-changement-multiples-versions : j’enlève l’icône de la photo et décide d’intégrer les photos dans le flux du texte, le « tap » sur l’icône pour ouvrir une lightbox photo étant trop gadgétisant et inutile. Je décide de placer la navigation à droite. Au début, je la place en haut, puis plus bas, au niveau des mains (quand on tient une tablette, mais bon chacun la tient différemment, c’est disons… un compromis) pour que la navigation soit accessible facilement. Je rajoute une icône « table des matières » car je crée une table des matières textuelle en entrée de livre. Je rajoute ce contour noir au-dessus du slideshow car en no-linear, une barre noire, avec une croix pour fermer la fenêtre, apparaît une fois sur deux (voir au-dessus, screenshot de ma première table des matières) : dans cette configuration, elle n’apparaît pas sur les photos — et donc ne les coupe pas — et se superpose au contour noir. Et de toute façon, si je ne suis pas claire, il ne faut pas m’en vouloir. C’est pas si important que ça les barres noires.

Ce qui n’était qu’un simple :

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devient :

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Mon icône « table des matières » est désormais reliée à… une table des matières (je demande à Isabelle de donner des titres aux textes, qui n’avaient que des numéros, afin que l’on se repère mieux / et également je trouve qu’on a plus envie de choisir un texte dans une table des matières s’il a un titre plutôt qu’un numéro, disons que l’on a un indice supplémentaire) :

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Je crée un mode d’emploi (que j’espère clair) :

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la cover et les crédits :

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Préface (et pages auteurs, notes etc.) selon le même modèle centré en longueur, « à la manière d’une marelle » dans mon esprit :

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Tout en sachant que pendant ce temps-là, il faut convertir et optimiser au mieux les morceaux audio (une vingtaine) et les photos (une trentaine) — ça reste lourd j’en suis consciente mais c’est le max, en parallèle avec le travail de relecture bien sûr (toujours ma géniale comparse Christine Jeanney à la barre) et pendant le travail de lutte contre les césures intempestives d’iBooks, qui n’a toujours pas intégré que la langue française existait). J’enlève le césurage et je césure à la main dans le code (la largeur du bloc de texte le permet, et le no-linear donne ici un texte fixe).
C’est la v03 (officielle) — entre-temps il y a eu je pense 7 versions, mais disons que trois sont vraiment très différentes — qui est l’ultime, et voilà. À vos tablettes. Prochaine aventure : le volume 2 de Meydan / La Place, anthologie d’auteurs turcs contemporains traduite par la talentueuse Canan Marasligil et refonte du premier, histoire de donner une seconde jeunesse à des textes qui le méritent et de continuer l’aventure de Publie.Monde (deuxième coup de pub pour l’Anthologie des Poètes Grecs du 21e siècle, traduite par Michel Volkovitch qui est loin d’en être à son coup d’essai).

Ah oui et sinon, aujourd’hui c’est aussi la sortie de la trilogie folle de L’amour à Paris, de Marie-François Goron et vous auriez tort de vous en priver parce que vraiment ça biche, Belle Époque, crimes et étude de moeurs par l’ancien Chef de la Sureté, c’est queq’chose ! Et igualmente, pour les Vernophilus, il y a Haïkisations extraordinaires de Jules Verne, qui est une sorte de jeu sous forme d’haïkus, avec des illustrations originales, ceci bien sûr dans la collec ArchéoSF.

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Chapal & Panoz, Publie.net, ebook design et tutti quanti

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© Emmanuel Delabranche

Le monde du numérique est un grand foutoir, qui est le reflet du monde « réel » il ne faut pas se leurrer, dans lequel j’ai la chance d’avoir ma place. C’est un monde aléatoire. C’est un métier aléatoire / comprendre « on ne sait jamais de quoi demain sera fait » ; comme pour beaucoup d’autres métiers. Fut un temps je cumulais à Bruxelles Publie.net + Welovewords (community management) + vendeuse de gaufres (= 20h/jour, et c’est un détail vu ce que d’autres font toute leur vie, mais quand même, rien que d’y repenser, je suis crevée). Mon ambition est assez simple au final : je veux juste créer des livres. Ce que je fais avec Publie.net et la confiance de François Bon, personne à mon avis ne m’aurait permis de le faire. Je travaille avec les auteurs, on invente, on propose, on corrige, ensemble ; il existe parfois une centaine de mails entre l’envoi du manuscrit et l’ebook produit — et si l’on parle à présent du Print on Demand, on peut en rajouter sans sourciller. Publie.net fonctionne 24/7 sans limites de frontières (Gwen est en Thaïlande, Morgane est notre apprentie et est à Saint-Nazaire, François est dans un train, je suis maintenant à Barcelone), et puis je travaille avec un trio de choc — Christine Jeanney, Jean-Yves Fick et Daniel Bourrion — trio qui relit, corrige, commente, dynamise l’ensemble (Daniel, super-disponible et inventif, a également organisé le Drupal qui nous sert de back office, ce qui nous permet d’améliorer notre workflow en permanence). Ce bilan, au bout d’un an et demi d’existence officielle, me conforte dans l’idée que c’est le modèle parfait en ce qui me concerne. Pas de Boss au-dessus de moi — je suis auto-entrepreneuse — mais un investissement personnel voulu et assumé au sein de Publie.net, familia entre toutes, formidable noyau inventif et créateur, espace parfait pour la carte blanche que l’on me laisse (mais jamais assez de temps pour faire tout ce dont on aurait envie).

Pourquoi Chapal & Panoz alors qu’il y a Publie.net ?

Parce que s’il y a bien quelqu’un avec qui je m’entends parfaitement, sur le fond, sur la forme, sur les idées, sur à peu près tout, c’est Panoz. Je sais que je suis plus « graphique » et qu’il est plus « code ». Il faut voir les conversations qu’on peut avoir sur l’ebook design, la typographie, le rendu des fichiers… Pour certains, ça n’a aucun intérêt, mais pour nous c’est notre manière de concevoir un livre (et notre métier) : on peut très bien coder un livre simplement (code propre et sans bavure, ce qui suffit à la plupart des livres homothétiques), mais on peut également être un peu plus « créatif », parce que le numérique n’est pas que la dégradation de la mise en page papier. (Comprendre : il y a des gens qui nettoient un export le plus rapidement possible et il y a des gens qui font une mise en page. Ce qui est différent.)

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© Emmanuel Delabranche

Je sais que le mot « créatif » fait peur : il est plus facile de se fondre dans la masse, que d’oser se démarquer. Il est plus facile d’être blanc mouton que mouton noir. Ça règle même énormément de problèmes. Mais il y a un fossé immense entre croire qu’un livre numérique doit être l’exacte réplique du livre papier et qu’il doit être un pot-pourri d’animations souvent inutiles/et jolies (il y a aussi un énorme fossé entre les livres numériques et les applications-livres). Il y a aussi une totale différence entre l’artisanat et l’automatisation, et de toute évidence l’artisanat n’est pas la voie la plus simple. Cela dit, si on avait voulu suivre une voie simple, on ne se serait pas engagés dans la voie du livre numérique du tout. Ce qui nous sauve c’est notre passion et notre créativité, même si le loyer ne se paye pas tout seul — ce que certains ont tendance à oublier, soit dit en passant. On est toujours plus fort à deux, on a plein d’idées, des compétences différentes, et ça fait toujours du bien d’avoir un oeil différent sur ce qu’on fait. Panoz est ultra-perfectionniste (il est juste à côté et il utilise une grille pour “caler l’interlignage de son ebook afin de soigner le rythme vertical”, là) et m’a amenée à concevoir le livre numérique avec plus de professionnalisme.

Est-ce que l’ebook designer est auteur ? (et autres digressions)

J’étais à la soirée Publie.net récemment, organisée par Remue.net à Paris, et l’une des questions était de savoir si l’ebook designer était aussi auteur du livre. Je me bats régulièrement avec François (Bon) pour ne pas être créditée comme « auteur » ou même « illustratrice » parfois, puisque je ne me considère vraiment vraiment pas comme un auteur. On ne crédite pas tous les maquettistes papier comme auteurs du livre, je ne vois pas pourquoi il en serait autrement dans le numérique, car même s’il y a parfois un travail conséquent d’ebook design (j’intègre dans ebook design : mise en page, typographie, illustration, bref, tout l’habillage du texte), ça n’est qu’une partie minime : le plus important est le contenu, et le contenu est le plus souvent le texte (ou les images s’il s’agit d’un portfolio, etc.) Voilà la phrase que tu cherchais JF (Numériklivres) et que je disais lors de cette soirée : « le code doit servir le texte et ce n’est pas le texte qui doit servir le code ». Quand on commence à « faire du livre numérique », on s’aperçoit de l’immensité des possibilités que permet le code (même si on est souvent frustrés que cela ne soit possible pour l’instant que sur Apple voire sur Readium), et on a énormément envie d’explorer ces possibilités, d’ajouter cette petite animation, ce petit effet… Or, je ne pense pas que cela soit forcément toujours (ça l’est parfois) dans l’intérêt du livre : il ne faut pas oublier que plus on rajoute d’enrichissements *inutiles* (c’est-à-dire qui ne sont pas vitaux), plus je trouve qu’on perd le fil et sa concentration. Je sais qu’on a très souvent envie de créer, mais la simplicité est la chose la plus complexe à réaliser : je m’en aperçois tous les jours, au fur et à mesure des projets, lorsque j’essaye de rendre simples des navigations qui sont complexes (notamment dans le cadre d’adaptations de blogs en livres numériques). On essaye qu’ergonomiquement ça soit logique, esthétiquement correct et que la navigation soit intelligible et intuitive. C’est un défi de tous les instants : si je devais refaire Affrontements par exemple, je m’y prendrais sans doute tout à fait autrement.

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© Emmanuel Delabranche

En ce moment, je suis sur La Croisée des Marelles de Louise Imagine et Isabelle Pariente-Butterlin, et c’est encore une autre façon d’aborder les choses : prototype expérimental qui change de « tête » toutes les semaines, une possibilité de navigation qui évolue (redescendre les boutons afin qu’ils soient plus accessibles au positionnement des mains sur la tablette, les placer à gauche, à droite, comment relier les différentes tables des matières, comment ne pas rendre ceci compliqué, changer l’esthétique des boutons etc.), une fonction aléatoire (fonction que j’utilise vraiment avec parcimonie car elle fait partie de ces options qui font souvent perdre la concentration et le fil de la lecture — c’est une vision tout à fait personnelle, je sais que Gwen et François aiment beaucoup cette fonction ;-), réglage de la lettrine, effet d’ombre incrustée sur la typographie, background, livre en no-linear (et penser du coup à la version interopérable de ce livre, car je fais toujours (quand je peux) deux versions du livre : je ne vois pas pourquoi on devrait se priver de tout ce que nous permet Apple mais il est absolument inconcevable que des livres ne soient pas lisibles par tous, sauf projets très spécifiques ; cela veut dire aussi « comment réadapter un livre suffisamment bien afin qu’il ne soit pas trop appauvri » pour les liseuses ?) etc. Dans ce cas-ci : la navigation se fera par le slideshow d’images en haut (chaque image illustrant et étant reliée à un texte), par la navigation à droite < et > ou par le bouton-marelle qui renverra à une table des matières « linéaire » : j’ai en effet demandé à Isabelle de donner un titre à chacun des textes, en sus des numéros, afin que cela soit plus facile pour le lecteur de se repérer dans toutes ces possibilités de navigation. Encore une fois, il s’agit d’un prototype : c’est-à-dire que si je me rends compte (ou nous nous rendons compte avec les auteurs) que cette tri-navigation est trop complexe ou trop gadgétisante, nous changerons les choses. J’ai toujours peur de l’aspect gadget autant que de la fonction aléatoire : n’est-ce pas trop perturbant d’avoir autant de possibilités de navigation ? Question que je me pose souvent, aux lecteurs de me dire. Quand on est dans ce cas de figure, quand on est codeur, il est de plus en plus difficile d’être un simple lecteur, et de plus en plus difficile également de renoncer à des aspects qui nous plaisent (ça me parait simple à moi, c’est moi qui l’ai imaginé, mais pour ceux qui en sont les lecteurs, qui voient le produit fini et pas le cheminement derrière, il faut que ce soit simple également).

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Si l’ebook designer est auteur, ce n’est que d’une réflexion. Quand je répondais à cette question lors de la soirée, est-ce que le créateur de livres numériques est également auteur, j’ai involontairement placé dans ma réponse « mes livres » : c’est un superbe lapsus révélateur, car oui, je les considère un peu comme mes livres, j’ai passé du temps dessus, je m’en sens proche, je suis pressée qu’ils soient publiés, et tout comme pour les auteurs, ce sont un peu mes bébés. Mais ce ne sont pas mes livres dans le sens de possession-copyright-droit d’auteur : j’y suis juste attachée car j’y ai participé, que bien souvent ce sont des aventures humaines avant même d’être des aventures littéraires.

Il y a des projets sur lesquels j’ai passé un sacré paquet de nuits blanches d’invention et de jours noirs de débuggage : je suis contente quand ils sont enfin sur la page d’accueil de Publie.net et que je peux passer au prochain, l’esprit libre, soulagée que ça fonctionne, même si je sais bien qu’une semaine plus tard, j’aurai des corrections à apporter (big up les coquilles et les relecteurs). On a mentionné lors de la soirée, le terme de « co-créateur », why not. Pour moi, le terme d’ebook designer me convient tout à fait (désolée amis francophiles, je le trouve plus sexy, signifiant et simple en anglais).

Comment ça se passe exactement de fabriquer un livre numérique quand on est chez Publie.net ?

Avec l’avènement du Print on Demand, tout le workflow de Publie.net a profondément évolué. Ce n’est pas une mince affaire, surtout quand on sait qu’il y a énormément de monde dans ce noyau Publie.net, des directeurs de collection, des relecteurs, bien évidemment des auteurs, et que certains ont l’habitude de participer volontairement au fonctionnement de Publie.net. Le problème étant qu’avec un catalogue de plus de 650 titres, une refonte régulière d’anciens titres, la création de nouveaux titres et la conversion vers le papier de titres déjà publiés en numérique, il y a beaucoup à faire et beaucoup à organiser.

En règle générale, il y a d’abord une première mise en place sur Indesign du texte (mise en page papier) puis des passes de relecture (orthographe, grammaire, césure, veuves et orphelines, mise en page globale) le plus souvent assurées par Christine Jeanney (qui fait les commentaires de correction les plus drôles du monde — sérieusement, si un jour il y a des Golden Globes des Corrections, il faut qu’elle gagne) et Jean-Yves Fick (surnommé Oeil de Lynx Qui Repère La Paille, la « paille » étant le monstrueux empilement de coquilles et d’ignominies grammaticales présent dans le texte). Après chaque passe de relecture, les corrections sont intégrées (elles sont envoyées à l’auteur, l’auteur y répond, le metteur en page intègre). Puis quand le fichier est en phase de finalisation (c’est-à-dire qu’il est envoyé à Gwen afin qu’il finalise le fichier print), on fait l’EPUB/MOBI. Certains livres ne nécessitent pas de mise en page papier, nous procédons donc de la même manière sauf que les passes de relecture se font sur EPUB. Le trinôme fou est donc l’auteur, le relecteur et le codeur. On travaille main dans la main. Mon rôle est également, dans le cadre de livres comme Poreuse de Juliette Mézenc par exemple, d’expliquer à Christine et Juliette, que non ceci n’est pas possible. Ou d’expliquer à Arnaud Maïsetti, dans le cadre d’Anticipations, que mettre le texte au fer à gauche est un choix éditorial, l’impression de bloc étant moins présente dans ce cas-ci (ce sont des fragments), la lecture en est donc facilitée, composition qui peut « choquer » le lecteur français de prime abord, mais ne choquerait aucun anglophone qui y est habitué, en print comme en numérique.

Comment communiquer ?

On peut dire que Twitter est un outil non-négligeable pour Publie.net. De toute façon, je pense pas que les gens aient le droit de bosser pour Publie.net sans avoir Twitter, à mon avis François ne leur répond même pas ;-). Comme je sais que François croule sous le flot de mails, je me permets de le harceler via Twitter (parce que j’aime quand les choses avancent et que je suis très impatiente et très têtue). Tel livre est prêt à être publié, lien vers Dropbox, bises. (Je fais grave des bises). Mais il y a aussi tous les auteurs sur Twitter — par exemple Canan @Ayserin grande prêtresse insomniaque de Meydan qui me pose plein de questions, ou alors Christine @cjeanney qui me dit qu’elle va mourir tellement il y a de corrections à faire sur ce livre, ou alors Jean-Yves @jean_yvesf qui, plus rapide que l’éclair, avant même que je lui demande, a relu tel livre, ou alors j’envoie un DM à Danielle Carlès @Fonsbandusiae pour laquelle je fais la mise en page des Satires d’Horace afin de savoir s’il y a pas eu total plantage dans la numérotation des vers (ouf, non).

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© Emmanuel Delabranche

Twitter et Facebook me permettent aussi de proposer les covers sans devoir passer par mail, comme je le faisais avant, mais un peu de transparence ne fait pas de mal, et cela permet de prendre le pouls et de savoir ce que préfèrent les gens. Je poste donc régulièrement sur ces réseaux l’avancée de mes recherches. Je n’ai pas vingt ans d’expérience, mais j’apprends de mes erreurs, et je pense que j’ai tout à y gagner à montrer les covers avant pour savoir s’il n’y a vraiment pas de lézard. Il y a aussi Pinterest, dont je ne me servais pas avant, mais que j’apprends à aimer, via le compte de Chapal & Panoz, mais j’y montre les travaux finalisés (covers et templates, inspirations), et puis mon blog, dont je ne m’occupais pas du tout avant, mais que j’ai refondu rapidement il y a deux semaines avec la volonté de m’en occuper un peu plus. Des canaux de communication il y en a tellement qu’il faut déjà s’organiser pour savoir où quand comment on va poster quoi, et que rien que cela, après-pendant une journée de code et de graphisme, ce n’est pas toujours facile.

La communication est le gros noeud du problème dans l’organisation entrepreneuriale, quelle qu’elle soit. Communication interne et externe. Interne, chez Publie.net, cela s’améliore petit à petit, grâce à la mise en place d’outils (et puis, nous sommes tous éparpillés aux quatre coins du monde, nous nous sommes vus à Paris, cela a été l’occasion de remettre certaines choses en place) ; externe, il va falloir y travailler de plus en plus — même si nouveau blog, et nouveaux projets en direction des professionnels et des lecteurs — mais on n’est pas assez pour assurer autant de travail. Pour en avoir tâté un bout, la communication c’est chronopage et ça doit se réfléchir en amont. Pour Chapal & Panoz, nous sommes présents à peu près partout, on va envoyer (bientôt, promis) une newsletter (qui est prête, mais le projet qui est à l’intérieur de la newsletter nécessite encore quelques ajustements, et de toute façon personne ne va mourir d’impatience en l’attendant je suppose), mais il faudrait que l’on ne dorme jamais afin d’être opérationnels et productifs sur les canaux que l’on désire. Impossible donc pour le moment, et certes pas prioritaire. Nos clients sont d’abord des gens qui nous connaissent grâce au site et au bouche-à-oreilles. Je sais que j’ai l’air d’être un peu schizophrène entre Publie.net et Chapal & Panoz, mais je ne vois pas ma vie sans l’un ni sans l’autre.

Les projets personnels

On a offert (et on offre toujours) deux ebooks gratuits ici, et on en présentera d’autres — dont un notamment, fait par Panoz qui est awesome, et moi qui continue mon cycle belge, après Zonzon Pépette, avec Souvenirs d’un revuiste de Georges Garnir. J’ai commencé le Garnir (je ne crois pas qu’il existe en ebook, ou alors pas trouvé) avec annotations et sans doute quelques illustrations de mon cru ; et puis je rajouterai Les Cafés-Concerts de Chadourne. Le projet de Panoz est — pour le moment, trouvera-t-il une solution pour les autres ? — réservé aux possesseurs de la tablette à pomme et tournera autour de Mycroft, le frère de Sherlock Holmes.

Bref, on est dans la course, mille chantiers en cours !

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© Emmanuel Delabranche

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Va t-en va t-en ce sera mieux pour tout le monde, de Christophe Grossi

Je le connaissais libraire numérique chez ePagine, je l’ai découvert auteur chez Publie.net. Avant de lire Va t-en va t-en ce sera mieux pour tout le monde, j’avais également pu apprécier quelques morceaux choisis de ses Déboitements.

C’est l’histoire d’un type dans une voiture, qui va de librairie en librairie pour essayer de vendre des bouquins. Mais ça, c’est pas du tout important.

« Christophe Grossi, pendant un an, a avait délaissé son métier de libraire (aux Sandales d’Empédocle, de Besançon, évoquées dans le texte), pour devenir le représentant d’un éditeur de théâtre contemporaine – pas n’importe lequel –, les Solitaires Intempestifs. »

C’est l’histoire d’une solitude - seul parmi la foule - qui bataille contre le vide grâce à la bande-son de sa vie : ce n’est pas une image, chaque « scène » est liée à une musique bien particulière. Tant et si bien que l’on regrette de ne pas pouvoir appuyer sur un bouton pour les écouter avec lui… (mais enfin Roxou, elles ne défileraient pas assez vite pour coller au texte… oui mais)(l’intérêt du livre numérique, l’intérêt du livre numérique).

Le quotidien d’un repré(sentant) dans mon esprit, c’est pas folichon folichon. (Pour ça d’ailleurs que j’essaye par tous les moyens d’éviter de me lancer dans ce pan là du monde ô combien merveilleux du livre). Néanmoins, je n’ai aucune peine à m’identifier au « personnage ». Ce sentiment d’être seul sur la route, voyageant, rencontrant des gens qu’on ne reverra sans doute jamais, tissant ces liens éphémères et presque fugitifs, je le ressens quand je lis ces lignes. Et c’est un sentiment que je connais (un peu, mais quand même). Connaitre le goût doux-amer d’être seul mais d’en être finalement un tantinet satisfait (ça ne se dit pas, ça se vit). On pense à ceux qu’on aime et on ne les en aime que plus lorsqu’ils sont loin (si, si…)

Dans ce road-trip cadencé par les nouvelles villes, entre les nouveaux visages, les discussions autour du monde du livre et les chansons de toujours, il faut savoir que l’on est dans la voiture avec le narrateur, à côté du poste de radio, prêt à bondir au moindre changement de rythme. Ces errances là me plaisent. Les restaurants, les terrasses, les bars, les autoroutes, les hôtels. Épuisante routine saccadée.

Mais il n’y a pas que ça, loin s’en faut. Il y a aussi ce fameux Château, ces mystérieuses S. et F. qui peuplent le quotidien de Monsieur, tels des fantômes douloureux mais rassurants. On comprend qu’il y a de l’amour dans l’air, et des problèmes aussi (en toute logique). Les mots sont justes et percutants : pas besoin de longs discours pour décrire les silences qui peuvent nous assaillir quand, traçant la route vers un but un peu flou, nous sommes en proie aux questionnements les plus terribles. Ca a le goût du désespoir, fatidique et sans appel, de ceux qui tracent et qui n’ont pour seul port d’attache que les souvenirs et les pensées qui les ramènent vers ceux qui ne sont pas là.

Avec Christophe Grossi, on voyage, on voit du pays. Chaque saison a sa région. Les librairies défilent, les bornes s’enquillent allègrement au compteur des jours et des nuits. Et puis tiens, il n’y a pas que le fond, la forme aussi joue son rôle dans ce road-trip esseulé. Pas de chichis et pas d’épuisantes figures de style : ici, on est sincère et joue franc-jeu. L’écriture est poétique, les phrases sont travaillées : on n’attrape pas aussi facilement les sensations, il faut les remuer au corps, les réchauffer, les malmener. C’est vraiment beau et ça me laisse finalement un petit goût de nostalgie - d’un monde que je ne connais pas, paradoxalement ; je me reconnais néanmoins fort bien dans ces moments hors du temps où l’on se surprend à vivre des instants un peu à part, dans le grand brouillard de la vitesse du voyage, dans le tourbillon de l’errance. Pas besoin d’avoir fait dix mille bornes pour comprendre.

J’ai en tout cas repris pied dans bon nombre de villes auparavant traversées (et pour certaines, j’y ai même posé mes valises quelques temps), retrouvé l’éphémère des rencontres d’une heure, d’un repas à une bonne table et, puisque les amours accompagnant si bien ces douloureux manques sentimentaux, je me suis surprise à beaucoup aimer ce grand chassé-croisé qui se dessine avec S. et F., quel que soit le sens que l’on mette derrière le mot « amour » et quelle que soit l’importance que l’on puisse lui donner…

J’aurais encore dix mille choses à dire, sur des trucs marrants, poétiques, tendres, durs, bavards, routiniers… mais enfin, je pense qu’il est temps pour vous de vous plonger dans ce livre, de fermer les yeux (après avoir lu, pas pendant, soyez pas marioles) et puis de repenser à tout ça avec un bon coup de musique dans le crâne.

La bande-son est à la fin, faites-vous la compil’ (comme au bon vieux temps)(dit-elle, alors qu’elle n’a pas encore un quart de siècle) et embrayez, the road is yours. Pleins phares dans la nuit, à pleine bille sur l’autoroute des grands jours.

Le livre est disponible chez Publie.net (et dans toutes les bonnes librairies) pour 2,99 euros.