Coeur cousu de Carole Martinez ou comment tisser le fil de l’irréel avec brio

On l’a encensé, on l’a applaudi, on l’a retourné dans tous les sens pour en trouver les failles. Il n’y en a pas. Je retarde, je sais. Tout le monde va chroniquer son nouveau livre Du domaine des murmures mais là, conseillée par mon amie conteuse, je ne peux que vous faire part de la claque que je viens de prendre. Je suis rarement emportée par un livre. Rarement réellement, rarement pour de vrai. Je ne peux que m’incliner devant la beauté de ce récit, devant ces phrases aussi poétiques qu’impitoyables, devant ces scènes si cruelles, si magnifiques où se mêlent le vent du désert, la lumière irréelle des contes oubliés, la violence du sang, le malheur des damnés, la magie des fratries. Délicieux roman où chaque mot compte, où chaque phrase est un coup de couteau, un cri du coeur, un morceau de nous-même que Carole Martinez a arraché pour l’emprisonner entre ces pages.

On sort de cette histoire comme on sort d’un rêve : plus vraiment sûr de ce qui s’est passé, encore un peu flou, le coeur un peu essouflé de tout ce qu’on a vécu sur les traces de cette famille hors du monde, hors du temps… Dans la veine des auteurs hispanophones qui tissent à merveille les paysages de l’irrationnel, du surréalisme et du rêve, Carole Martinez réussit un véritable tour de force. Elle place un mystérieux secret dans une boite, des prières ancestrales et des dons terrifiants dans les mains des femmes. Une fratrie élevée aux larmes, au sang, au soleil, à la folie qui se perd et s’envole sans attacher d’importance à ceux qui l’entourent.

On apprend à connaitre Frasquita, la mère de ces six enfants si différents des autres, et José son mari, tous portés dans l’invraisemblance des folies humaines, à l’extrême limite du concevable. Santavela, village du sud de l’Espagne abrite les contes perdus de cette famille, partie dans un long voyage à l’autre bout du monde pour trouver le bonheur. Dans ce voyage, on croisera l’amour, la mort, l’anarchie, la révolution, le sacrifice mais également la pédophilie et le viol. Carole Martinez nous met entre les mains un roman qui bouleverse et dérange. De ceux dont on se souvient longtemps et qu’on peut relire sans crainte : jamais aucune lecture ne sera identique à la précédente. Tout cela tient peut-être de la magie…

N’hésitez pas à vous plonger dans la vie de Frasquita et ses enfants, à regarder se peindre devant vos yeux le tableau de ces enfants qui un jour entassés sur une charrette tirée par une femme en robe de noces ont fait courber le monde sous leurs pas.

Il faut en faire un film de ce livre, mais un vrai film. Quelqu’un qui comprenne toutes les images de ce livre et qui livre sa propre version des choses. Quelqu’un qui rêve tout haut ce que Carole Martinez nous a murmuré tout bas. Que les mauvais s’abstiennent, il faudra un génie pour mettre à nu les démons et les joies de ce coeur que Frasquita a cousu…

(© photo Moi, Clara et les mots)