Journal — Tomorrow Cuzco Land

 

Quand tu claques tes billets entre tes doigts, le cœur en balance aux files des check-in, tu t’imagines tout pis son contraire en six secondes trois mouvements, cadence errance dans un tempo de fou, vibrato vers l’horizon, de l’espoir qui cogne à la porte, impatience mécanique, ça veut dire quoi de prendre l’avion sur un coup de tête, tu t’attends à tout pis à rien, c’est le vide au-devant, des vacances à ressort, on sait pas dans quel sens ça va partir. Si t’avais su. Bon Dieu, si t’avais su.

Ça fait huit ans pile que tu le connais quand tu débarques à Cuzco pis que tu vois un p’tit mec blond à bonnet de laine et tee-shirt orange, sourire joker, qui trépigne avec sa pancarte Roxouille aka BabyLove, feuille A4 qui se consume de bonheur sous le poids des retrouvailles. Dans ta face le passé la fac et Poitiers, le présent a un goût si fort que tu savais pas que c’était au menu. (En pensée, encore, j’te serre dans mes bras mon pote, une fois tous les mille ans qu’on se voit, ça valait bien le feu d’artifice qu’on s’est offert. Ensemble, on voyage express en première classe internationale.)

« Je t’ai pris un taxi, il est énorme. » Faque t’arrives devant une voiture Playmobil miniature, et ça y est, nous v’là dans l’ambiance. T’es sur la ligne de départ, coup de feu, go. Ça commence les fous rires sans pointillés, en ligne droite continue sans respirer, mal au buffet stop pitié, ça commence d’être dans le même moule dans le même souffle dans le même espace-temps, hors des cases imposées, au-delà du hors-piste et des limites naturelles, dans l’entre-deux de liberté qui existe au bout du monde, quand personne peut savoir et qu’il vaut mieux pas. Ça commence te rev’là toi l’ami/e d’ma vie, ça commence les grandes déclarations devant les boites de nuit péruviennes, au p’tit matin dans les lits superposés de l’hostal en pente, maudites marches qui te prennent le souffle, ça commence dans le froid des lumières de la nuit, ça commence dans la chaleur de la selva, ça commence sur les routes cahin-cahotant, ça commence sur le Machu Picchu, ça commence dans le tourbillon Cusqueña-tempête de neige-sac à dos-rhum Coca, ça commence à se pleurer dans les yeux des mots trop sérieux, ça commence Juancito & Popotte on the road, abusez avec modération, somos Perú, votez pour nous, ça commence à regarder les matches de Federer super-héros (et Kuerten qui saute comme un kangourou mais qu’est pas australien Roxou qu’est brésilien oui d’accord), ça commence toi tu vis ça moi j’vis ça on est fous on vit pareil on vit tout on dort pas on dort plus on avance insomniaques on se charcute le cœur à grands coups d’je t’aime on calcule on négocie on voyage en mode soles en mode solos on crapahute à la va-comme-j’te-pousse entre les ruines et la brume on se tirade des Inconnus en boucle sur les marches d’Aguas Calientes on n’a pas fait grand cas des Incas dans l’dédale de Cuzco on a fait plusse qu’un demasiado pour dire combien mais nunca pero nunca lo olvidaré et j’te ferais des cœurs avec mes mains si j’étais capable d’assumer la niantise (j’ai quand même pleuré à l’aéroport, vois-tu comme c’est fin pis con l’amitié, va).

Va, vole, cours, vis, aime, joue, mon p’tit pote j’suis à tes côtés même de loin, on sera rarement sur le même continent on est pareils faut que ça bouge mais tout ce qu’on se dit, bringuebalés dans la course du temps, c’est de la bonne, c’est de la pure, d’la vérité en doses magiques, ça m’fait monter les larmes aux yeux ce soir, parce que je sais que t’es fou pareil et que si on se galère qu’on tergiverse qu’on se pose mille questions et qu’on doute peur vide suffoque, dans le rang de l’amitié on peut dire qu’on est carrés et plutôt balèzes. Du love-amistad plusse plusse, emphase dans l’euphorie. J’ai le doigt sur la souris, j’suis prête à reprendre un autre billet. Fais-moi savoir quand t’es dans les starting-blocks, j’ai de mon côté quelques morceaux de continents qui m’attendent, mais je ferai un creux dans mes vagues pour américalatiner avec teuwa.

Vivement.