Va t-en va t-en ce sera mieux pour tout le monde, de Christophe Grossi

Je le connaissais libraire numérique chez ePagine, je l’ai découvert auteur chez Publie.net. Avant de lire Va t-en va t-en ce sera mieux pour tout le monde, j’avais également pu apprécier quelques morceaux choisis de ses Déboitements.

C’est l’histoire d’un type dans une voiture, qui va de librairie en librairie pour essayer de vendre des bouquins. Mais ça, c’est pas du tout important.

« Christophe Grossi, pendant un an, a avait délaissé son métier de libraire (aux Sandales d’Empédocle, de Besançon, évoquées dans le texte), pour devenir le représentant d’un éditeur de théâtre contemporaine – pas n’importe lequel –, les Solitaires Intempestifs. »

C’est l’histoire d’une solitude - seul parmi la foule - qui bataille contre le vide grâce à la bande-son de sa vie : ce n’est pas une image, chaque « scène » est liée à une musique bien particulière. Tant et si bien que l’on regrette de ne pas pouvoir appuyer sur un bouton pour les écouter avec lui… (mais enfin Roxou, elles ne défileraient pas assez vite pour coller au texte… oui mais)(l’intérêt du livre numérique, l’intérêt du livre numérique).

Le quotidien d’un repré(sentant) dans mon esprit, c’est pas folichon folichon. (Pour ça d’ailleurs que j’essaye par tous les moyens d’éviter de me lancer dans ce pan là du monde ô combien merveilleux du livre). Néanmoins, je n’ai aucune peine à m’identifier au « personnage ». Ce sentiment d’être seul sur la route, voyageant, rencontrant des gens qu’on ne reverra sans doute jamais, tissant ces liens éphémères et presque fugitifs, je le ressens quand je lis ces lignes. Et c’est un sentiment que je connais (un peu, mais quand même). Connaitre le goût doux-amer d’être seul mais d’en être finalement un tantinet satisfait (ça ne se dit pas, ça se vit). On pense à ceux qu’on aime et on ne les en aime que plus lorsqu’ils sont loin (si, si…)

Dans ce road-trip cadencé par les nouvelles villes, entre les nouveaux visages, les discussions autour du monde du livre et les chansons de toujours, il faut savoir que l’on est dans la voiture avec le narrateur, à côté du poste de radio, prêt à bondir au moindre changement de rythme. Ces errances là me plaisent. Les restaurants, les terrasses, les bars, les autoroutes, les hôtels. Épuisante routine saccadée.

Mais il n’y a pas que ça, loin s’en faut. Il y a aussi ce fameux Château, ces mystérieuses S. et F. qui peuplent le quotidien de Monsieur, tels des fantômes douloureux mais rassurants. On comprend qu’il y a de l’amour dans l’air, et des problèmes aussi (en toute logique). Les mots sont justes et percutants : pas besoin de longs discours pour décrire les silences qui peuvent nous assaillir quand, traçant la route vers un but un peu flou, nous sommes en proie aux questionnements les plus terribles. Ca a le goût du désespoir, fatidique et sans appel, de ceux qui tracent et qui n’ont pour seul port d’attache que les souvenirs et les pensées qui les ramènent vers ceux qui ne sont pas là.

Avec Christophe Grossi, on voyage, on voit du pays. Chaque saison a sa région. Les librairies défilent, les bornes s’enquillent allègrement au compteur des jours et des nuits. Et puis tiens, il n’y a pas que le fond, la forme aussi joue son rôle dans ce road-trip esseulé. Pas de chichis et pas d’épuisantes figures de style : ici, on est sincère et joue franc-jeu. L’écriture est poétique, les phrases sont travaillées : on n’attrape pas aussi facilement les sensations, il faut les remuer au corps, les réchauffer, les malmener. C’est vraiment beau et ça me laisse finalement un petit goût de nostalgie - d’un monde que je ne connais pas, paradoxalement ; je me reconnais néanmoins fort bien dans ces moments hors du temps où l’on se surprend à vivre des instants un peu à part, dans le grand brouillard de la vitesse du voyage, dans le tourbillon de l’errance. Pas besoin d’avoir fait dix mille bornes pour comprendre.

J’ai en tout cas repris pied dans bon nombre de villes auparavant traversées (et pour certaines, j’y ai même posé mes valises quelques temps), retrouvé l’éphémère des rencontres d’une heure, d’un repas à une bonne table et, puisque les amours accompagnant si bien ces douloureux manques sentimentaux, je me suis surprise à beaucoup aimer ce grand chassé-croisé qui se dessine avec S. et F., quel que soit le sens que l’on mette derrière le mot « amour » et quelle que soit l’importance que l’on puisse lui donner…

J’aurais encore dix mille choses à dire, sur des trucs marrants, poétiques, tendres, durs, bavards, routiniers… mais enfin, je pense qu’il est temps pour vous de vous plonger dans ce livre, de fermer les yeux (après avoir lu, pas pendant, soyez pas marioles) et puis de repenser à tout ça avec un bon coup de musique dans le crâne.

La bande-son est à la fin, faites-vous la compil’ (comme au bon vieux temps)(dit-elle, alors qu’elle n’a pas encore un quart de siècle) et embrayez, the road is yours. Pleins phares dans la nuit, à pleine bille sur l’autoroute des grands jours.

Le livre est disponible chez Publie.net (et dans toutes les bonnes librairies) pour 2,99 euros.