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L’Oeil à la coque — #3

[ma mémoire du web]

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SOMMAIRE

Radio/Fiction — 1. Le Théâtre de l’Étrange
Littérature/Web — 2. Les fantômes mes monstres
Édition — 3. Les Moutons Électriques
Roman-mail — 4. Nemopolis


1. Le Théâtre de l’étrange

Merci Internet, merci l’INA, merci les Savanturiers, enfin bref : me voici plongée, dans un rythme infernal il va de soi, dans les archives du Théâtre de l’Étrange. Moi qui suis absolument accro aux fictions radiophoniques, je suis comblée.

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En voici la présentation faite par l’INA :

La crème de la science-fiction et de l’anticipation
Le théâtre de l’étrange est une collection radiophonique diffusée en soirée, sur Inter variétés et France Inter, entre octobre 1965 et juillet 1974.
Il s’agit d’adaptations de nouvelles fantastiques ou de romans d’anticipation et de science-fiction écrits par des auteurs célèbres comme Dino Buzzati, Lovecraft ou Ray Bradbury.
Quelquefois, certains volets étaient conçus par du personnel de la radio, comme L’ambassadeur de Xonoï de Frédéric Christian, journaliste à France Inter ou L’hôte de Bessarion de l’animateur Gérard Klein.
Une réalisation soignée
Le succès de la série reposait sur quatre piliers :
Une distribution prestigieuse. À chaque épisode, de grands comédiens prêtaient leur voix aux héros comme Jean Topart, Henri Crémieux, Michel Auclair, Jean Rochefort ou Danièle Lebrun.
Une mise en onde très soignée. Chaque volet était confié à un réalisateur talentueux et différent à chaque fois : Claude Mourthé, Gilbert Cazeneuve, Albert Riéra ou Emile Noël.
Une illustration musicale exceptionnelle. En effet, il n’était pas rare qu’un compositeur célèbre prête son talent à l’illustration musicale d’un épisode. C’est le cas dans La Musique d’Erich Zann composée par Claude BALLIF, prix de la composition musicale au concours des auteurs de langue française en 1955.
Des prouesses techniques : le traitement de sujets futuristes permettait au programme d’être un laboratoire d’innovations technologiques. Ainsi dans L’ambassadeur de Xonoï, pour la première fois au monde, on confiait un rôle à une voix totalement synthétique obtenue par ordinateur.

Une playlist réalisée par l’INA.
Tous les épisodes.


2. Mes fantômes mes monstres

Une série littérature/web comme je les aime, réalisée par Seb Ménard sur son site diafragm.net. Plusieurs chemins, plusieurs lectures. J’ai commencé par celui-ci, puisqu’il m’est tombé dessus, où l’on peut lire « dans l’ordre » ou « à travers la planche-contact ». C’est Sébastien qui m’a indiqué par la suite qu’il avait révisé cette série. En voici donc le sommaire et son introduction que je me permets de recopier ici. C’est le bon moment pour se perdre dans le dédale des mots et des magnifiques photos qui constituent cette série. C’est surtout pour voyager, et ça emmène loin.

Mes fantômes mes monstres est le titre d’une série commencée il y a plusieurs années et dont l’écriture a duré environ trois ans — ce qui ne témoigne en rien de sa brièveté — d’ailleurs nombreux textes présents dans cette rubrique du site ne sont pas inclus dans la version finale. Une version existe en ligne à cette adresse — combinant images et textes dans une mise en page particulière — ce travail restera à sa place — trace. Longtemps je n’ai pas su quoi faire de ce qui commençant chaque texte — finalement il apparaîtra dans chaque fragment — entre parenthèse — libre au lecteur (voix haute ou pas) de le lire de le prendre en compte. Ci-dessous le sommaire de cette série — reprenant chaque fragment un par un — la navigation est donc possible ainsi (on peut commencer là ou ailleurs) — ou bien à travers les images via clic — ou encore à travers les mots. À tout moment bien sûr — possibilité de cliquer sur les liens disséminés — ou encore sur un mot-clé à côté de l’article — et la lecture sera différente.

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Je parle de cette série, mais il y a bien plus. Ramallah les étoiles, construit d’après une proposition d’écriture de François Bon intitulée « W, avec étoilement » (et vous comprendrez pourquoi en lisant le texte), Palestine 2010 et les Carnets des plaines (que je suis en train de lire), La route (gros coup de coeur aussi) et bien d’autres. Je biche vraiment cette écriture, ce ton, et avoir l’impression d’être un peu re-sur la route itou, et surtout, cette typographie de « — » qui ne pouvait que me plaire, of course… /// Bien que ces projets soient puissamment ancrés dans le web, ça donne envie de faire des livres numériques tout ça, me disais-je, ou le moyen de trimballer en offline tous ces magnifiques projets (ça se lit en voyageant, ça, c’est sûr, un peu comme Le Dernier des Mahigan dont je reparlerai certainement dans un prochain Oeil à la coque). Recommandé puissance mille avec des étoiles partout.


3. Les Moutons Électriques

Voilà, bientôt Noël… Et même si je ne peux que vous encourager à offrir du publie.papier, je ne suis pas du genre à seulement prêcher pour ma paroisse. Et Les Moutons Électriques sont une maison d’édition hors pair, hors normes, dirigée par André-François Ruaud, et dont la ligne éditoriale me donne envie de (presque) tout acheter et lire. Malheureusement, leur catalogue n’est pas full numérique du tout, et du coup, je suis obligée de bien plus me restreindre. Beaucoup, même. Cela étant dit, ce sont de beaux objets alors ça vaut le coup d’économiser et d’attendre, believe me. Il y a du niveau !

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Et j’attends avec impatience Les Détectives Rétro

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Découvrez leur catalogue.


4. Nemopolis

Dans le cerveau de Neil Jomunsi ça fourmille d’idées et c’est tant mieux pour nous. Outre le Projet Bradbury — écrire 52 nouvelles en 52 semaines (et accessoirement, créer 52 covers en 52 semaines ;-)il a eu la bonne idée de hacker la newsletter et de l’utiliser pour publier les chapitres d’un roman écrit à cette fin spécifique : Nemopolis.
Nemopolis est un roman d’un genre un peu particulier : il est écrit en temps réel, au rythme d’un chapitre par semaine et ce pour une durée indéterminée. Cette narration en épisodes est un feuilleton fantastique et onirique, dont l’univers s’inspire modestement des mondes étranges de Neil Gaiman, des histoires tordues de Ray Bradbury et de la loufoquerie de Jasper Fforde.
Le pitch est le suivant : Sara se réveille enfermée dans un appartement sans aucun autre souvenir que son prénom.  Même si elle est persuadée d’avoir déjà vécu ici, elle ne reconnait plus rien : de l’agencement des meubles à la couleur des murs, c’est comme si un troupeau de déménageurs était passé chez elle en son absence et avait tout emporté, y compris sa mémoire. Un ordinateur posé sur la table lui permet néanmoins d’apprendre qu’elle n’est pas folle, mais… morte depuis un mois. Elle découvre également que l’outre-monde n’est pas ce paradis vaporeux promis par les religions, mais une sorte de réplique absurde de son propre monde . Mais les surprises ne s’arrêtent pas là. Car si la jeune femme veut se tirer de ce pétrin, elle va devoir se livrer à un jeu de piste cruel, en quête de la vérité à propos de son trépas.

 

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Crédits : Image by Boston Public Library / Vector eye
Qu’est-ce qu’un oeil à la coque ? C’est ça.

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L’Oeil à la coque — #1

[ma mémoire du web]

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SOMMAIRE

Illustration — 1. Mattias Adolfsson
Édition — 2. Emue Books/Box
Littérature/Web — 3. Petitbain.net
Outil — 4. Texts.io
Animation — 5. Mickey Mouse New Generation
Techno — 6. Ordinateurs célèbres


1. Mattias Adolfsson

Bienvenue dans l’univers de Mattias Adolfsson, un illustrateur suédois très talentueux, que je viens tout juste de découvrir. Ça fourmille de détails, c’est un trait presque enfantin, qui anime des environnements parfois futuristes, très imaginatifs. De belles couleurs, de belles idées et sans doute de beaux livres. On sent les heures de travail quand on déplie virtuellement ses posters ! Sur son site, vous pouvez parfois zoomer pour saisir toute l’ampleur des détails. Une découverte faite grâce à @Cirocco Jones.

Son site
Sur Facebook

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2. Emue Books/Box

J’aime beaucoup cette maison d’édition, tant éditorialement, graphiquement et « spirituellement » — oui, leur esprit, vous avez compris, faites pas les marioles — et ils lancent pour Noël (I guess) des « Emue Box » qui regroupent trois livres papier /// comme j’ai quasiment tous leurs livres numériques, je pense que je vais me laisser tenter pour faire quelques navidad gifts, en plus du publie.net prévu, explosion papier/numérique en vue. Et vive l’édition indé les p’tits loups.

Les Éditions Emue
La boutique Emue Box

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3. Petitbain.net

Petitbain.net est un livre-web (et également un livre papier) écrit par Catherine Lenoble, qui mord à pleines dents dans l’espace et les possibilités du web. C’est à découvrir, à lire et à explorer sur petitbain.net, sans souci de linéarité, juste pour le plaisir d’explorer un objet qui sort de l’ordinaire. /// On travaille avec Catherine sur le projet [lire+écrire]numérique, ça a été un grand plaisir de la rencontrer, elle a plein d’idées, elle est pétillante et elle n’en est pas à son coup d’essai : fiction, écriture collaborative et implication dans bon nombre de projets

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4. Texts.io

Texts.io est un logiciel gratuit d’écriture markdown ultra-minimaliste et très efficace que nous testons depuis quelques jours et que nous aimons beaucoup. Il permet d’exporter en PDF, WORD, EPUB et HTML, et les exports sont très propres. Plusieurs « thèmes » sélectionnables, la possibilité d’en créer, bref, ça me redonne envie d’écrire tellement il est pratique. Je recommande mille fois.

Télécharger

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5. Mickey Mouse New Generation

Gros coup de coeur, gros gros coup de coeur pour cette série de nouveaux épisodes animés, superbement dessinés, de Mickey Mouse et découverts grâce à Hteumeuleu. Drôles, légers, pas niais du tout, bien pensés, et graphiquement awesome, je ne peux que les recommander. Tous les épisodes disponibles en France.

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6. Ordinateurs célèbres

Le site de Jean-Noël Lafargue est incontournable pour moi. D’une part parce que je trouve tous ses articles intéressants, d’autre part parce qu’ils sont bien écrits, clairs et pertinents et enfin parce qu’on peut tomber sur une page entière consacrée aux ordinateurs et intelligences artificielles célèbres, recensant bon nombre d’articles — écrits par @Jean_No — à leur sujet, et ça je trouve quand même que c’est une chouette idée. Cadeau, c’est par ici.

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Crédits : Image by Boston Public Library / Vector eye
Qu’est-ce qu’un oeil à la coque ? C’est ça.

José Carlos Somoza : deux pour le prix d’un

Premier précepte : ne jamais lire deux Somoza à la suite. Je vous jure, je l’ai fait et ça gâche pas mal la lecture. Pourtant monsieur José Carlos Somoza, psychiatre de son état, est un très bon écrivain. Il sait maintenir son lecteur en haleine. Mais - tout du moins dans La Dame n°13 et La théorie des cordes - il utilise toujours les mêmes ficelles nous reléguant au statut du lecteur désabusé qui soupire un « trop facile » à chaque page.

 

La théorie des cordes

C’est donc le premier livre que j’ai lu. Digne d’un film d’action américain (les bons ingrédients du film américain, pas le péjoratif ni le cliché), ça commence fort dès le début, ça embraye vite, et ça sent le sapin dès le début pour les personnages. On est plongé directement au coeur d’une intrigue qui mêle habilement la physique (la théorie des cordes que Wikipedia vous expliquera bien mieux que moi…), le thriller, le sexe, la violence (voire le gore, mais c’est parce que je suis une âme sensible) et le fantastique. Tous les ingrédients pour une belle réussite me direz-vous. Et bien oui. Si ce n’est que passée la première moitié du livre, tout ça retombe comme un soufflé… A force d’attendre, d’attendre… nos sens perpétuellement en alerte se lassent et on se dit « Ca ne viendra jamais, fucking hell ».

La théorie des cordes

De quoi ça parle tout ça ?

De la scientifique Elisa Robledo, jeune physicienne talentueuse et très très très séduisante, qui avec un petit groupe de super génies, est sur une île du bout du monde et cherche la façon d’ouvrir des portes dans l’espace-temps. En gros, le but est de mater Jésus ou les dinosaures. Tout ça, sous l’égide d’un consortium qui s’appelle Eagle Group, et qui va buter à tout va quand le projet va déraper. Ca, c’est la partie « normale » du livre. Le côté malsain, taré, diabolique, flippant, arrive avec le Monsieur aux Yeux Blancs qui s’immisce dans les rêves (mais sont-ce vraiment des rêves) de tout le monde et fait un gros carnage.

Paradoxalement, j’aurais voulu plus de détails. Il y a des choses qui auraient mérité d’être approfondies tandis qu’on aurait pu se passer d’autres sans en porter le deuil. Je ne demande pas du Umberto Eco (il m’a fallu Wikipedia en intraveineuse pour lire correctement le Pendule de Foucault) mais puisque Somoza est un formidable vulgarisateur, il ne fallait pas qu’il hésite à nous balancer du mystère (sans pour autant nous gaver d’équations, je sais à peine faire une addition).

C’est donc un très bon livre même si la fin n’est pas à la hauteur de ce que Somoza nous a fait miroiter au début. Il réussit néanmoins son coup, nous faisant voyager dans les lymbes du rêve, du temps, du monde. Il a construit son récit en imbriquant trois « espaces-temps » et ça fonctionne admirablement.

Ce qui fonctionne moins par contre, c’est :

La Dame n°13

Le deuxième roman de Somoza que j’ai lu. Il est vrai que je ne fais pas les choses dans l’ordre, Somoza ayant publié La théorie des cordes après La Dame n°13. Peu importe. Ce livre possède les mêmes ingrédients que le premier. Hélas, redondance oblige, plus rien n’est étonnant. D’ailleurs, ne serait-ce qu’à cause d’infimes détails (la française s’appelle toujours Jacqueline, il y a toujours une/un « Robledo » comme personnage… à croire que Somoza possède peu d’imagination en ce qui concerne les attributs de ses personnages… de jeunes femmes magnifiques, professeurs un peu à l’ouest…) Si dans La théorie des cordes, Somoza nous entrainait dans les passionnantes énigmes de la physique, ici il nous immerge dans les lymbes poétiques où certains vers, correctement récités, sont de véritables armes. L’idée m’emballe. Le pouvoir des mots, l’obscurantisme passionné de la poésie, ce code secret presque neuf car tellement inexploré, tout ça est formidablement intriguant pour peu qu’on soit amoureux des mots. Dans La Dame n°13, on retrouve donc la notion de rêve « presque réel », les cadavres (plein, plein, plein), les questionnements, la psychologie, les énigmes… la souffrance, beaucoup de souffrance. On ne ressort pas heureux des romans de Somoza mais on a vécu un moment spécial, un peu hors du temps. Si La théorie des cordes fait appel à la rationalité, La dame n°13 est clairement mystique. Que les cartésiens passent leur chemin et que la poésie soit !

La Dame n°13

Qu’est-ce qui se passe pour La Dame n°13 ?

Rulfo, un jeune prof dépressif et complètement à l’ouest, passionné de poésie, fait un rêve qui le ramène toujours à une maison bourgeoise où s’est déroulé un crime atroce. C’est en fait un cauchemar qui le mène sur la piste d’une secte composée de « sorcières » (pas de balais ni de chapeaux pointus), les muses des poètes de tous temps. En gros, et pour la faire simple : si les poètes ont été inspirés par ces charmantes demoiselles, ce n’était pas pour l’amour du Verbe, mais bien pour créer des vers de pouvoirs qui deviennent des armes. Et ça commence à déraper quand il s’aperçoit qu’une mystérieuse hongroise (magnifique) fait le même rêve que lui…

Tout ceci est absolument cousu de fil blanc mais ça pourra sans doute vous plaire si vous ne lisez aucun Somoza avant. Habile écrivain, fin narrateur, il mériterait cependant de se pencher plus en profondeur sur les choses : pas assez ambitieux, il a réuni tous les ingrédients, connait la recette mais fait la tambouille à la va-vite. Il se contente de la cuisine d’un petit restaurant de province* alors qu’il nous promet du Quatre étoiles Michelin.

Il parait néanmoins que La Caverne des idées, le premier qu’il ait écrit, est le meilleur. Je vous dirai ça dans un an ou deux…

* pas péjoratif, je suis une provinciale (et je m’en porte très bien).

Va t-en va t-en ce sera mieux pour tout le monde, de Christophe Grossi

Je le connaissais libraire numérique chez ePagine, je l’ai découvert auteur chez Publie.net. Avant de lire Va t-en va t-en ce sera mieux pour tout le monde, j’avais également pu apprécier quelques morceaux choisis de ses Déboitements.

C’est l’histoire d’un type dans une voiture, qui va de librairie en librairie pour essayer de vendre des bouquins. Mais ça, c’est pas du tout important.

« Christophe Grossi, pendant un an, a avait délaissé son métier de libraire (aux Sandales d’Empédocle, de Besançon, évoquées dans le texte), pour devenir le représentant d’un éditeur de théâtre contemporaine – pas n’importe lequel –, les Solitaires Intempestifs. »

C’est l’histoire d’une solitude - seul parmi la foule - qui bataille contre le vide grâce à la bande-son de sa vie : ce n’est pas une image, chaque « scène » est liée à une musique bien particulière. Tant et si bien que l’on regrette de ne pas pouvoir appuyer sur un bouton pour les écouter avec lui… (mais enfin Roxou, elles ne défileraient pas assez vite pour coller au texte… oui mais)(l’intérêt du livre numérique, l’intérêt du livre numérique).

Le quotidien d’un repré(sentant) dans mon esprit, c’est pas folichon folichon. (Pour ça d’ailleurs que j’essaye par tous les moyens d’éviter de me lancer dans ce pan là du monde ô combien merveilleux du livre). Néanmoins, je n’ai aucune peine à m’identifier au « personnage ». Ce sentiment d’être seul sur la route, voyageant, rencontrant des gens qu’on ne reverra sans doute jamais, tissant ces liens éphémères et presque fugitifs, je le ressens quand je lis ces lignes. Et c’est un sentiment que je connais (un peu, mais quand même). Connaitre le goût doux-amer d’être seul mais d’en être finalement un tantinet satisfait (ça ne se dit pas, ça se vit). On pense à ceux qu’on aime et on ne les en aime que plus lorsqu’ils sont loin (si, si…)

Dans ce road-trip cadencé par les nouvelles villes, entre les nouveaux visages, les discussions autour du monde du livre et les chansons de toujours, il faut savoir que l’on est dans la voiture avec le narrateur, à côté du poste de radio, prêt à bondir au moindre changement de rythme. Ces errances là me plaisent. Les restaurants, les terrasses, les bars, les autoroutes, les hôtels. Épuisante routine saccadée.

Mais il n’y a pas que ça, loin s’en faut. Il y a aussi ce fameux Château, ces mystérieuses S. et F. qui peuplent le quotidien de Monsieur, tels des fantômes douloureux mais rassurants. On comprend qu’il y a de l’amour dans l’air, et des problèmes aussi (en toute logique). Les mots sont justes et percutants : pas besoin de longs discours pour décrire les silences qui peuvent nous assaillir quand, traçant la route vers un but un peu flou, nous sommes en proie aux questionnements les plus terribles. Ca a le goût du désespoir, fatidique et sans appel, de ceux qui tracent et qui n’ont pour seul port d’attache que les souvenirs et les pensées qui les ramènent vers ceux qui ne sont pas là.

Avec Christophe Grossi, on voyage, on voit du pays. Chaque saison a sa région. Les librairies défilent, les bornes s’enquillent allègrement au compteur des jours et des nuits. Et puis tiens, il n’y a pas que le fond, la forme aussi joue son rôle dans ce road-trip esseulé. Pas de chichis et pas d’épuisantes figures de style : ici, on est sincère et joue franc-jeu. L’écriture est poétique, les phrases sont travaillées : on n’attrape pas aussi facilement les sensations, il faut les remuer au corps, les réchauffer, les malmener. C’est vraiment beau et ça me laisse finalement un petit goût de nostalgie - d’un monde que je ne connais pas, paradoxalement ; je me reconnais néanmoins fort bien dans ces moments hors du temps où l’on se surprend à vivre des instants un peu à part, dans le grand brouillard de la vitesse du voyage, dans le tourbillon de l’errance. Pas besoin d’avoir fait dix mille bornes pour comprendre.

J’ai en tout cas repris pied dans bon nombre de villes auparavant traversées (et pour certaines, j’y ai même posé mes valises quelques temps), retrouvé l’éphémère des rencontres d’une heure, d’un repas à une bonne table et, puisque les amours accompagnant si bien ces douloureux manques sentimentaux, je me suis surprise à beaucoup aimer ce grand chassé-croisé qui se dessine avec S. et F., quel que soit le sens que l’on mette derrière le mot « amour » et quelle que soit l’importance que l’on puisse lui donner…

J’aurais encore dix mille choses à dire, sur des trucs marrants, poétiques, tendres, durs, bavards, routiniers… mais enfin, je pense qu’il est temps pour vous de vous plonger dans ce livre, de fermer les yeux (après avoir lu, pas pendant, soyez pas marioles) et puis de repenser à tout ça avec un bon coup de musique dans le crâne.

La bande-son est à la fin, faites-vous la compil’ (comme au bon vieux temps)(dit-elle, alors qu’elle n’a pas encore un quart de siècle) et embrayez, the road is yours. Pleins phares dans la nuit, à pleine bille sur l’autoroute des grands jours.

Le livre est disponible chez Publie.net (et dans toutes les bonnes librairies) pour 2,99 euros.

Treize, d’Irina Teodorescu, aux éditions Emue

Aujourd’hui, j’ai lu Treize d’Irina Teodorescu, recueil de nouvelles paru chez Emue, toute jeune maison d’édition qui allie le numérique et le papier et qui s’attaque au genre difficile de la nouvelle. Genre peu plébiscité en France mais qui connait ses lettres de noblesse à l’étranger, notamment dans les pays anglo-saxons.

Bienvenue dans le monde virevoltant et plein de fraicheur d’Irina Teodorescu…

Irina Teodorescu

Irina Teodorescu

« Roumaine installée en France depuis une douzaine d’années, Irina est graphiste au sein de sa propre agence de communication à Paris.

Je suis née à Bucarest en 1979, où j’ai vécu jusqu’en 1999. Entre ces deux dates, j’ai eu une grosse déception lorsque j’ai dû interrompre brusquement, en décembre 1989, une colonie de vacances au ski à cause de la révolution qui venait d’éclater… Un an plus tard, j’ai créé “Fantastico”, le premier magazine roumain pour enfants écrit par des enfants. J’ai toujours aimé écrire, mais à 16 ans j’ai obtenu (par hasard) un stage de peinture murale et, après avoir passé l’été à mélanger des pigments, j’ai décidé que je préférais la peinture. Je me suis ainsi lancée dans les arts visuels, au grand désespoir de mes proches, notamment de mon grand-père qui, du coup, ne m’a plus adressé la parole jusqu’à la fin de sa vie. Aujourd’hui, c’est à dire 15 ans après, je reviens à la plume. J’ai eu comme une envie soudaine de tout remettre à plat ! L’écriture m’est apparue comme le meilleur moyen pour cela, une fée lumineuse au milieu de tout le désordre que ma vie était devenue… »

(Présentation de l’auteur et photo piochées sur le site d’Emue, merci)

Treize courtes nouvelles (qui portent toutes le nom de leurs personnages, à la manière d’une galerie de portraits un peu mystiques), treize comme ce chiffre porte-bonheur ou porte-malheur c’est selon, treize histoires qui ont l’air de passer en coups de vent mais qui restent - pour certaines - ancrées dans les esprits.

Je ne les ai pas toutes aimées ces histoires. C’est normal, ça serait trop facile. Comme si je lisais treize bouquins à la suite et que je les appréciais tous autant les uns que les autres. Ca ne m’est jamais arrivé.

En fait, plus que les histoires, j’aime l’atmosphère et le style de certaines (Martine, Dorota par exemple) qui sentent le velours élimé et les tasses en porcelaine, dans l’antre des peintres et des écrivains du siècle dernier (avant-dernier). Ca frôle le coquin - mais pas bien méchant - et l’impertinence d’héroïnes peut-être moins innocentes qu’elles n’en n’ont l’air… Peut-être parce que je suis amie et colocataire avec une conteuse (de contes coquins qui plus est), alors je trouve les chutes de certaines de ces nouvelles somme toute assez prévisibles. Mais ce n’est finalement pas un inconvénient. On s’attend à la chute mais on apprécie de tomber avec elle, qu’elle frôle le fantastique ou l’érotisme. Mais il s’agit ici des deux premières nouvelles : l’auteur n’hésite pas à nous embarquer également dans les transports parisiens, nous fait voyager aux confins de Bucarest, de la Palestine, des États-Unis… dans un élan de mysticisme qui entrecroise subtilement les époques.

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Irina possède un style particulier, rapide, incisif. Je l’imagine en voix off, un peu à la Klapisch ou à la Amélie Poulain, qui commente les images qu’elle nous met sous les yeux. Alors voilà, je me dis : ce sont de belles petites historiettes mais elles mériteraient pour certaines d’avoir droit à quelques pages de plus. Histoire de s’envoler vraiment et de creuser un peu plus profondément certaines références littéraires et les clins d’oeil complices auxquels elles font parfois allusion. Mais c’est là une envie personnelle : bien évidemment, tout le charme d’une nouvelle réside dans le fait qu’elle se termine souvent par ces points de suspension qui méritent qu’on s’interroge sans cesse sur la fin « véritable » de ce récit trop bref pour ne pas être frustrant…

Mention spéciale à l’épilogue de cette série - le treizième récit - qui possède une poésie toute particulière et qui, dans un point final parfait, clôt et assemble les morceaux du quotidien de ces hommes et de ces femmes anonymes.

Et puis pour finir, car personne n’en parle jamais et encore moins en numérique, mais je dois dire que j’aime beaucoup la couverture de ce livre, tout comme j’aime beaucoup les couvertures de tous les livres de cette maison d’édition que je vous invite à découvrir sans plus tarder ici.

Cette chronique est rédigée dans le cadre du Club des Lecteurs Numériques.

Coeur cousu de Carole Martinez ou comment tisser le fil de l’irréel avec brio

On l’a encensé, on l’a applaudi, on l’a retourné dans tous les sens pour en trouver les failles. Il n’y en a pas. Je retarde, je sais. Tout le monde va chroniquer son nouveau livre Du domaine des murmures mais là, conseillée par mon amie conteuse, je ne peux que vous faire part de la claque que je viens de prendre. Je suis rarement emportée par un livre. Rarement réellement, rarement pour de vrai. Je ne peux que m’incliner devant la beauté de ce récit, devant ces phrases aussi poétiques qu’impitoyables, devant ces scènes si cruelles, si magnifiques où se mêlent le vent du désert, la lumière irréelle des contes oubliés, la violence du sang, le malheur des damnés, la magie des fratries. Délicieux roman où chaque mot compte, où chaque phrase est un coup de couteau, un cri du coeur, un morceau de nous-même que Carole Martinez a arraché pour l’emprisonner entre ces pages.

On sort de cette histoire comme on sort d’un rêve : plus vraiment sûr de ce qui s’est passé, encore un peu flou, le coeur un peu essouflé de tout ce qu’on a vécu sur les traces de cette famille hors du monde, hors du temps… Dans la veine des auteurs hispanophones qui tissent à merveille les paysages de l’irrationnel, du surréalisme et du rêve, Carole Martinez réussit un véritable tour de force. Elle place un mystérieux secret dans une boite, des prières ancestrales et des dons terrifiants dans les mains des femmes. Une fratrie élevée aux larmes, au sang, au soleil, à la folie qui se perd et s’envole sans attacher d’importance à ceux qui l’entourent.

On apprend à connaitre Frasquita, la mère de ces six enfants si différents des autres, et José son mari, tous portés dans l’invraisemblance des folies humaines, à l’extrême limite du concevable. Santavela, village du sud de l’Espagne abrite les contes perdus de cette famille, partie dans un long voyage à l’autre bout du monde pour trouver le bonheur. Dans ce voyage, on croisera l’amour, la mort, l’anarchie, la révolution, le sacrifice mais également la pédophilie et le viol. Carole Martinez nous met entre les mains un roman qui bouleverse et dérange. De ceux dont on se souvient longtemps et qu’on peut relire sans crainte : jamais aucune lecture ne sera identique à la précédente. Tout cela tient peut-être de la magie…

N’hésitez pas à vous plonger dans la vie de Frasquita et ses enfants, à regarder se peindre devant vos yeux le tableau de ces enfants qui un jour entassés sur une charrette tirée par une femme en robe de noces ont fait courber le monde sous leurs pas.

Il faut en faire un film de ce livre, mais un vrai film. Quelqu’un qui comprenne toutes les images de ce livre et qui livre sa propre version des choses. Quelqu’un qui rêve tout haut ce que Carole Martinez nous a murmuré tout bas. Que les mauvais s’abstiennent, il faudra un génie pour mettre à nu les démons et les joies de ce coeur que Frasquita a cousu…

(© photo Moi, Clara et les mots)