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L’art de la réclame | Léo Claretie

L’ART DE LA RÉCLAME

Note : il est intéressant de voir que rien de ce que nous faisons en 2014 n’est différent de ce qui se faisait en 1899. Et que la réclame a toujours (ou presque) existé… Et cette phrase, qu’on pense moderne : « On est trop pressé ; on n’a plus le temps de lire. »

La réclame a ses lois, sa marche, que pourrait aisément déduire et déterminer un économiste.
Certaines conditions sont à observer.

Emplacement. — C’est une importante affaire de bien placer sa publicité et de lui trouver l’endroit le meilleur.
Or, en l’espèce, l’endroit le meilleur est celui qui sera le plus regardé par le plus grand nombre d’yeux.
Une réclame dans un endroit peu fréquenté serait oiseuse.
Cependant j’ai vu et lu des réclames de pianos et de corsets dans les plaines désertes de l’Idaho, au pied des montagnes Rocheuses.
Elles sont peintes en noir sur des faces du roc.
Les peintres qui les ont faites ont dû voyager deux jours avant d’en arriver là.
Est-ce donc pure manie ? Non pas, puisque je les ai vues, et qu’elles m’ont frappé, et que je vous en parle. L’endroit est sauvage, mais il y passe un train par jour dans chaque sens, le Pacific Railroad, qui relie New-York à San Francisco en six jours. Les passengers désoeuvrés lisent ces annonces imprévues, se les montrent, en causent dans le parloir du pullman, et l’effet est produit.
Il serait surprenant qu’en matière de réclame les Américains fissent quelque chose d’inutile.
Les emplacements ordinaires sont bien en vue : les murs, le front des marches d’un escalier public, les journaux, surtout les premières pages, où l’annonce plus imprévue coûte plus cher, les colonnes plantées sur le trottoir.
À New-York, tout est bon, car il ne faut pas qu’une surface exposée sur la voie publique demeure improductive. On met des annonces jusque sur les boites à ordures qui séjournent le matin devant les maisons. Il y en a tout le long des poteaux des réverbères, sur les cadrans des horloges publiques ; les heures sont remplacées par des lettres qui composent le nom d’un fabricant ou d’un produit.
La réclame envahit le trottoir, s’y installe, vous barre le chemin, pour que vous vous aperceviez qu’elle est là, au moins, en vous cognant dessus. Un gros poteau tricolore ou une statue d’Indien en bois peint vous informe que la maison devant laquelle vous passez est un établissement de bains ou un bureau de tabac. Il vous faut heurter ou frôler ces obstacles pour passer. Et quand vous baissez les yeux pour regarder à vos pieds, vous lisez de grandes lettres dessinées par le dallage du pavement.
Le trottoir, sans cesse piétiné, sillonné, regardé, est une excellente surface. À Paris, la Préfecture de police en interdit l’usage, ou à peu près. C’est un tort. Le trottoir ne perdrait rien à être bariolé, et son entretien par les intéressés dégrèverait d’autant la Ville.
À Minneapolis, à un coin de la Main Street, des plaques de nickel sont encastrées dans le trottoir. Elles sont découpées en forme de pieds nus, pieds d’hommes, pieds de femmes, pieds d’enfants. Tous ces pieds nickelés se dirigent vers un but unique, qui est la porte du marchand de chaussures voisin.
Il y a aussi les tombes, dans les cimetières.
À Denver, j’ai lu ceci : « Ici reposera un jour William Bolton, qui, pour, le moment, tient un excellent magasin de chaussures, 15th Street, W. 1003. »

Le son. — Les cinq sens étant cinq avenues qui, partant du monde extérieur, aboutissent dans l’homme même au siège de la connaissance, il était naturel et logique que la réclame cherchât à se faufiler par chacun de ces chemins, qui passent, par exemple, à travers les yeux et les oreilles.
Aussi les oreilles sont-elles sollicitées violemment et fréquemment par la réclame, et il y a bien longtemps qu’on y a pensé. La réclame criée fut même une de ses premières formes, et l’on a fait de fort curieux recueils avec les anciens cris de Paris. Il y en a encore quelques-uns. On les entend le matin, dans les faubourgs où passent les marchands des quatre saisons. L’industrie moderne a renouvelé ce procédé en costumant les crieurs, devenus des hommes du monde, avec le gibus, la canne, le pardessus mastic et les gants ; ils vont deux à deux par les boulevards, et crient en cadence l’annonce d’un spectacle du soir.

La lumière. — La réclame lumineuse attire l’oeil par son scintillement dans la nuit ; c’est le miroir aux alouettes. Le moyen est d’autant plus efficace que la lumière est plus éclatante. On emploie beaucoup les lettres de feu, avivées par des fonds réfléchissants ou par des cabochons rutilants. Les petites ampoules électriques donnent aux enseignes une vivacité d’autant plus productive qu’elle est plus aveuglante. On peut en employer un nombre plus ou moins grand. À Paris, on vise trop à l’économie ; on se contente d’un seul mot éclairant. Ce procédé est mieux compris à New-York, où nos poteaux lumineux de coins de rue paraitraient piètres et mesquins. Dans Broadway, il y a une maison haute de douze ou quatorze étages, dont toute une face latérale et sans fenêtres donne sur l’angle de l’avenue. Ce gigantesque panneau est entièrement couvert de petites ampoules électriques qui dessinent les lettres de cette grande page. Quand vient la nuit, tout le pignon s’allume, flamboie, embrase l’air ; soudain il s’éteint, et le quartier parait subitement plongé dans l’obscurité. Au bout d’un instant, tout se rallume.
Dans toutes les grandes rues américaines, les vastes magasins, même après l’heure de la fermeture, demeurent illuminés. C’est une dépense. Il n’y a pas de devantures opaques ni de fermetures métalliques. Toute la nuit le passant voit à toute heure les objets en montre dans la boutique.
La rue en est toute égayée. C’est une publicité permanente. Vous direz : « Mais dans la nuit déserte, de quoi sert-elle ? » Elle présente un autre avantage, qui est la sécurité. Passants et policemen verraient tout de suite un malfaiteur qui se serait introduit et qui rôderait dans le magasin absolument désert. Les commerçant organisent et paient, d’ailleurs, une police d’inspecteurs nocturnes, dont la surveillance est ainsi secondée.
Les Américains n’affichent pas seulement des lettres de lumière, ils font aussi des lettres d’ombre, des lettres de zinc découpé, qu’un phare projette et agrandit sur une surface de muraille très éclairée, comme il y en a sous le tunnel des tramways, à Chicago. Le vent ou le courant d’air font balancer les lettres-écran, et les ombres en dansant forcent l’attention.

Le mouvement. — Car l’immobilité est moins rémunératrice, en matière de publicité, que le mouvement. L’homme s’intéresse à ce qui remue ; oisif, il suivra avec attention les gestes d’un ouvrier qui travaille ou d’un domestique qui frotte les carreaux. L’activité étant la grande loi de la nature humaine, il en aime toutes les manifestations. Le mouvement l’amuse. Il regardera la mer durant des heures, parce qu’elle s’agite.
Il est bon que la réclame ne soit pas stationnaire, qu’elle voyage, qu’elle croise les gens, qu’elle aille au-devant d’eux, qu’elle circule ; elle augmente ainsi le nombre des regards qui la frôleront. De là l’invention des hommes-sandwichs, des voitures roulantes. La publicité ambulante est créée à présent. Ils ont imaginé la réclame qui allie la stabilité à la mobilité. Un homme qui porte un travestissement éclatant, avec le nom du produit écrit en travers de sa poitrine et de son dos, déambule par les trottoirs ; mais ses semelles sont en caoutchouc, automatiquement encrées. Elles impriment le nom sur le macadam. Ainsi, même quand la réclame a passé, elle laisse sa trace.
Ajoutons d’ailleurs que ce moyen, qui nous frappe par son modernisme, est vieux comme Socrate et est renouvelé des Grecs. Déjà à Athènes, au temps de Périclès, les courtisanes le connaissaient et l’employaient. Leurs sandales avaient des semelles de terre cuite et dure, ornées de lettres en relief qui laissaient leur empreinte derrière elles sur le sable fin.

Le beau. — On songe à exploiter en faveur de la réclame l’attrait du beau, ce qui parait constituer ou une antinomie ou un sacrilège, car le premier caractère du beau est d’être inutile. Le mont Blanc est beau ; il ne sert à rien. Peut-être un jour les surfaces de ses flancs seront-elles couvertes par la publicité, qui ne respecte rien.
On a donc plié l’art vers l’utile, et de bons artistes n’ont pas dédaigné d’enluminer les affiches. Cependant la publicité artistique ne me parait pas devoir inspirer une longue confiance. Son caractère d’art ne frappe qu’une minorité éclairée. La grosse foule n’y prend pas garde et s’en désintéresse d’autant plus que l’oeuvre a plus de délicat talent. Les affiches murales et morales, qui faisaient de la réclame à l’esthétique, n’ont pas porté beaucoup de résultats.
La poésie aussi a quelquefois servi la publicité, et cela de bonne heure. Je ne crois pas que personne ne se soit jamais avisé qu’il y a déjà de la réclame en vers dans Homère — de la réclame payée, pour une maison de poterie : « Si vous me payez ma publicité, je chanterai vos produits, ô potiers ! » (Epig. XFV.)
La poésie a souvent prêté sa diffusion à un homme, à une idée. Les Géorgiques de Virgile sont une réclame officielle et commandée pour l’agriculture. Les Sylves de Stace sont des échos mondains payés. Pailleron, dans le Monde où l’on s’ennuie, a rimé un désopilant prospectus pour un dentiste :
Ah ! n’arrachez jamais la molaire qui tombe !
Mais la réclame en vers se perd. On est trop pressé ; on n’a plus le temps de lire.

La cupidité. — Il y aurait un moyen de faire utilement et fructueusement de la réclame artistique ; ce serait d’intéresser la cupidité naturelle à l’humaine complexion. Le passant qui rencontre une belle affiche peut ne pas la regarder, ne pas la goûter, parce qu’elle ne lui est de rien, et il ne lui en reste rien. Il faut le retenir par l’intérêt. Il faut qu’il garde ce joli sujet : faites-lui un cadeau et voilà un ami trouvé.
L’art peut servir la réclame, non pas l’art sur les murs, mais l’art à domicile.
La réclame utilise avec raison le pouvoir énorme des petits cadeaux. Fût-ce une babiole, les gens aiment recevoir quelque chose pour rien. Vous voyez des millionnaires enchantés d’avoir une loge de faveur dans un théâtre. Vous voyez des jeunes filles très distinguées se disputer de menus affiquets dans les cotillons.
Les bars des États-Unis font mieux. Ils donnent gratuitement le repas, viandes froides, pain, salades, fromages ; on ne paie que la boisson. C’est le free lunch.
À l’Exposition de la réclame à Amsterdam, on offrait un déjeuner complet aux spectateurs des combats de coqs, et une brasserie donnait à ses consommateurs un morceau de musique sous une couverture artistique teintée en rose.
Il y a à Bruxelles un journal dont le fonctionnement est curieux et intelligent. Il est gratuit.
Cependant il a une rédaction bien faite, intéressante, bien informée, qui n’est en rien inférieure à celle des autres feuilles locales. Il est très largement distribué ; on le lit beaucoup, et ce n’est pas étonnant, pour le prix. Mais cette diffusion est un excellent élément pour la réclame. Plus on donne de numéros gratuits, plus la publicité que portent ces numéros est bonne et coûte cher.

La gaieté. — Le rire est une force. Un client qui a ri est bien prêt de désarmer son porte-monnaie. Aussi la réclame burlesque a-t-elle une portée efficace. Elle se grave dans la mémoire ; on répète et on redit le bon mot. J’ai vu à Kansas-City une affiche pour un savon dont le parfum « laisse une bonne impression ». On voit une négresse habillée de blanc, qui s’est assise sur un banc vert fraichement peint. Elle emporte « une bonne impression derrière elle ». On rit, et vous voyez qu’on retient le trait.
À Paris, le brocanteur de l’Odéon, le père Monaco, excelle à coller sur chaque objet de sa montre des étiquettes drolatiques, vers, prose et turlupinades.
Le magasin autrefois fameux, aujourd’hui en liquidation : À la Redingote grise, s’est fait une spécialité de drôleries dans ses panneaux en plâtre moulé qui content les aventures de la Mère Gigogne ou la fortune croissante du chanteur des ruses devant, grâce à sa redingote achetée au Châtelet, ténor de l’Opéra-Comique et gendre du directeur.
C’est la revanche de l’affichage funèbre, comme est celui des Flandres, où des placards endeuillés annoncent aux citoyens de Gand ou de Bruges la mort de leurs compatriotes.

La duperie. — Une des ressources usuelles de la réclame est la duperie. Il faut s’entendre. Si elle est mensongère, qu’elle promet plus qu’elle ne donne, elle a tort, car elle décourage le client et perd sa confiance. Elle doit exercer sa malice à le surprendre, à se faire écouter de lui malgré lui et à l’improviste. Là, elle peut exercer son talent. L’affranchissement à quinze centimes pour les prospectus, les enveloppes portant le timbre de la mairie, et surtout, dans le journal, les historiettes affriolantes qui concluent par l’éloge d’un cacao ou d’un purgatif, sont les ressources ordinaires et légitimes de cette industrieuse industrie.

L’incrédulité. — La réclame a, par représailles, un ennemi à combattre et à abattre. C’est le scepticisme des foules. On a méfiance. La réclame est si souvent menteuse qu’on se défie. On la croit toujours hâbleuse. On ne prête qu’aux riches. C’est pour pallier ce danger que les commerçants tâchent de mettre, comme on dit, pièces en main par la distribution des échantillons. Le moyen est coûteux et mal sûr, car rien n’empêche de croire que la fabrication des échantillons a été à dessein mieux soignée que ne sera celle du produit, par la suite.
Il y a un cas où il peut servir. J’ai vu à New-York un coiffeur qui a inventé une eau capillaire. Nos maladroits figaros font photographier des dessins pour faire croire à la vertu de leur eau et à la longueur des cheveux. Ce n’est pas cela. Le coiffeur de Broadway avait dans sa boutique six femmes costumées en impératrices d’Orient, la chevelure dénouée, et leurs cheveux balayaient le sol, grâce à l’emploi du spécifique. On pouvait leur parler, palper, tirer, peigner leurs cheveux. Thomas lui-même aurait cru.

Ce sont là les principaux traits, les têtes de chapitre d’un traité rhétorique de la réclame, destiné à en analyser les ressources, les moyens, les avantages et les espoirs. Ceux-ci sont vastes, et le jour où cette force sera endiguée, canalisée, réduite en conduites sûres et étudiées, ses adeptes s’apercevront aux encaissement qu’ils ont bien faire de l’encaisser. Et à qui opposerait à la réclame le mépris dont on l’a jusqu’à présent trop punie, il faudrait répondre ce mot de Lamartine à un ami qui lui reprochait son goût pour la publicité :
— Que voulez-vous ? Le bon Dieu lui-même a besoin de se faire annoncer : il a ses cloches.

LÉO CLARETIE
Le magasin pittoresque, 1899.

Rory Kurtz, Blanca Gomez, Pat Perry, Guy Billout /// Tour d’horizon de la Toile en images

Aujourd’hui les enfants, je me fais un petit tour d’horizon de ce que j’ai biché dernièrement niveau imagerie on da net. Pas trop de blabla, que des images.

Tout d’abord, il y a Rory Kurtz que j’aime oh là là beaucoup beaucoup. Autant le trait que la colorisation, le fond que la forme.

Par exemple, cette image a été créée pour le Malibu Times afin d’illustrer un article sur les centres de désintox (drogue et alcool). Je trouve ça plutôt chiadé et ça sort de la boite de pilules de toutes les couleurs qu’on voit partout parce que passage Getty images oblige…

Et petite sélection :

Sa page Facebook est ici, son blog est .

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Ensuite il y a l’espagnole Blanca Gomez. Ça fait un bout de temps que je suis son boulot et je suis absolument in love de ce trait rétro et minimal (pas pour rien que son site est appelé « Cosas Minimas ») qui fait un peu beaucoup penser à du Sasek. C’est pas ultra-neuf et c’est pas le summum de l’originalité, mais c’est doux, c’est fresh, c’est agréable à regarder, c’est peaceful.

Son Flickr est , son blog est ici.

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Pat Perry : attention les yeux, ça déménage. C’est généralement pop et coloré, mais ce que j’aime le plus c’est ça… Ça envoie du bois hein ?

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Et pour finir, big up à Guy Billout, je suis retombée sur ses illus réalistes et décalées. En voici un petit bout, enjoy :

Tiens je crois que je vais me faire un petit tour d’horizon de la Toile plus souvent moi…

Pas de commentaire.

José Carlos Somoza : deux pour le prix d’un

Premier précepte : ne jamais lire deux Somoza à la suite. Je vous jure, je l’ai fait et ça gâche pas mal la lecture. Pourtant monsieur José Carlos Somoza, psychiatre de son état, est un très bon écrivain. Il sait maintenir son lecteur en haleine. Mais - tout du moins dans La Dame n°13 et La théorie des cordes - il utilise toujours les mêmes ficelles nous reléguant au statut du lecteur désabusé qui soupire un « trop facile » à chaque page.

 

La théorie des cordes

C’est donc le premier livre que j’ai lu. Digne d’un film d’action américain (les bons ingrédients du film américain, pas le péjoratif ni le cliché), ça commence fort dès le début, ça embraye vite, et ça sent le sapin dès le début pour les personnages. On est plongé directement au coeur d’une intrigue qui mêle habilement la physique (la théorie des cordes que Wikipedia vous expliquera bien mieux que moi…), le thriller, le sexe, la violence (voire le gore, mais c’est parce que je suis une âme sensible) et le fantastique. Tous les ingrédients pour une belle réussite me direz-vous. Et bien oui. Si ce n’est que passée la première moitié du livre, tout ça retombe comme un soufflé… A force d’attendre, d’attendre… nos sens perpétuellement en alerte se lassent et on se dit « Ca ne viendra jamais, fucking hell ».

La théorie des cordes

De quoi ça parle tout ça ?

De la scientifique Elisa Robledo, jeune physicienne talentueuse et très très très séduisante, qui avec un petit groupe de super génies, est sur une île du bout du monde et cherche la façon d’ouvrir des portes dans l’espace-temps. En gros, le but est de mater Jésus ou les dinosaures. Tout ça, sous l’égide d’un consortium qui s’appelle Eagle Group, et qui va buter à tout va quand le projet va déraper. Ca, c’est la partie « normale » du livre. Le côté malsain, taré, diabolique, flippant, arrive avec le Monsieur aux Yeux Blancs qui s’immisce dans les rêves (mais sont-ce vraiment des rêves) de tout le monde et fait un gros carnage.

Paradoxalement, j’aurais voulu plus de détails. Il y a des choses qui auraient mérité d’être approfondies tandis qu’on aurait pu se passer d’autres sans en porter le deuil. Je ne demande pas du Umberto Eco (il m’a fallu Wikipedia en intraveineuse pour lire correctement le Pendule de Foucault) mais puisque Somoza est un formidable vulgarisateur, il ne fallait pas qu’il hésite à nous balancer du mystère (sans pour autant nous gaver d’équations, je sais à peine faire une addition).

C’est donc un très bon livre même si la fin n’est pas à la hauteur de ce que Somoza nous a fait miroiter au début. Il réussit néanmoins son coup, nous faisant voyager dans les lymbes du rêve, du temps, du monde. Il a construit son récit en imbriquant trois « espaces-temps » et ça fonctionne admirablement.

Ce qui fonctionne moins par contre, c’est :

La Dame n°13

Le deuxième roman de Somoza que j’ai lu. Il est vrai que je ne fais pas les choses dans l’ordre, Somoza ayant publié La théorie des cordes après La Dame n°13. Peu importe. Ce livre possède les mêmes ingrédients que le premier. Hélas, redondance oblige, plus rien n’est étonnant. D’ailleurs, ne serait-ce qu’à cause d’infimes détails (la française s’appelle toujours Jacqueline, il y a toujours une/un « Robledo » comme personnage… à croire que Somoza possède peu d’imagination en ce qui concerne les attributs de ses personnages… de jeunes femmes magnifiques, professeurs un peu à l’ouest…) Si dans La théorie des cordes, Somoza nous entrainait dans les passionnantes énigmes de la physique, ici il nous immerge dans les lymbes poétiques où certains vers, correctement récités, sont de véritables armes. L’idée m’emballe. Le pouvoir des mots, l’obscurantisme passionné de la poésie, ce code secret presque neuf car tellement inexploré, tout ça est formidablement intriguant pour peu qu’on soit amoureux des mots. Dans La Dame n°13, on retrouve donc la notion de rêve « presque réel », les cadavres (plein, plein, plein), les questionnements, la psychologie, les énigmes… la souffrance, beaucoup de souffrance. On ne ressort pas heureux des romans de Somoza mais on a vécu un moment spécial, un peu hors du temps. Si La théorie des cordes fait appel à la rationalité, La dame n°13 est clairement mystique. Que les cartésiens passent leur chemin et que la poésie soit !

La Dame n°13

Qu’est-ce qui se passe pour La Dame n°13 ?

Rulfo, un jeune prof dépressif et complètement à l’ouest, passionné de poésie, fait un rêve qui le ramène toujours à une maison bourgeoise où s’est déroulé un crime atroce. C’est en fait un cauchemar qui le mène sur la piste d’une secte composée de « sorcières » (pas de balais ni de chapeaux pointus), les muses des poètes de tous temps. En gros, et pour la faire simple : si les poètes ont été inspirés par ces charmantes demoiselles, ce n’était pas pour l’amour du Verbe, mais bien pour créer des vers de pouvoirs qui deviennent des armes. Et ça commence à déraper quand il s’aperçoit qu’une mystérieuse hongroise (magnifique) fait le même rêve que lui…

Tout ceci est absolument cousu de fil blanc mais ça pourra sans doute vous plaire si vous ne lisez aucun Somoza avant. Habile écrivain, fin narrateur, il mériterait cependant de se pencher plus en profondeur sur les choses : pas assez ambitieux, il a réuni tous les ingrédients, connait la recette mais fait la tambouille à la va-vite. Il se contente de la cuisine d’un petit restaurant de province* alors qu’il nous promet du Quatre étoiles Michelin.

Il parait néanmoins que La Caverne des idées, le premier qu’il ait écrit, est le meilleur. Je vous dirai ça dans un an ou deux…

* pas péjoratif, je suis une provinciale (et je m’en porte très bien).

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Va t-en va t-en ce sera mieux pour tout le monde, de Christophe Grossi

Je le connaissais libraire numérique chez ePagine, je l’ai découvert auteur chez Publie.net. Avant de lire Va t-en va t-en ce sera mieux pour tout le monde, j’avais également pu apprécier quelques morceaux choisis de ses Déboitements.

C’est l’histoire d’un type dans une voiture, qui va de librairie en librairie pour essayer de vendre des bouquins. Mais ça, c’est pas du tout important.

« Christophe Grossi, pendant un an, a avait délaissé son métier de libraire (aux Sandales d’Empédocle, de Besançon, évoquées dans le texte), pour devenir le représentant d’un éditeur de théâtre contemporaine – pas n’importe lequel –, les Solitaires Intempestifs. »

C’est l’histoire d’une solitude - seul parmi la foule - qui bataille contre le vide grâce à la bande-son de sa vie : ce n’est pas une image, chaque « scène » est liée à une musique bien particulière. Tant et si bien que l’on regrette de ne pas pouvoir appuyer sur un bouton pour les écouter avec lui… (mais enfin Roxou, elles ne défileraient pas assez vite pour coller au texte… oui mais)(l’intérêt du livre numérique, l’intérêt du livre numérique).

Le quotidien d’un repré(sentant) dans mon esprit, c’est pas folichon folichon. (Pour ça d’ailleurs que j’essaye par tous les moyens d’éviter de me lancer dans ce pan là du monde ô combien merveilleux du livre). Néanmoins, je n’ai aucune peine à m’identifier au « personnage ». Ce sentiment d’être seul sur la route, voyageant, rencontrant des gens qu’on ne reverra sans doute jamais, tissant ces liens éphémères et presque fugitifs, je le ressens quand je lis ces lignes. Et c’est un sentiment que je connais (un peu, mais quand même). Connaitre le goût doux-amer d’être seul mais d’en être finalement un tantinet satisfait (ça ne se dit pas, ça se vit). On pense à ceux qu’on aime et on ne les en aime que plus lorsqu’ils sont loin (si, si…)

Dans ce road-trip cadencé par les nouvelles villes, entre les nouveaux visages, les discussions autour du monde du livre et les chansons de toujours, il faut savoir que l’on est dans la voiture avec le narrateur, à côté du poste de radio, prêt à bondir au moindre changement de rythme. Ces errances là me plaisent. Les restaurants, les terrasses, les bars, les autoroutes, les hôtels. Épuisante routine saccadée.

Mais il n’y a pas que ça, loin s’en faut. Il y a aussi ce fameux Château, ces mystérieuses S. et F. qui peuplent le quotidien de Monsieur, tels des fantômes douloureux mais rassurants. On comprend qu’il y a de l’amour dans l’air, et des problèmes aussi (en toute logique). Les mots sont justes et percutants : pas besoin de longs discours pour décrire les silences qui peuvent nous assaillir quand, traçant la route vers un but un peu flou, nous sommes en proie aux questionnements les plus terribles. Ca a le goût du désespoir, fatidique et sans appel, de ceux qui tracent et qui n’ont pour seul port d’attache que les souvenirs et les pensées qui les ramènent vers ceux qui ne sont pas là.

Avec Christophe Grossi, on voyage, on voit du pays. Chaque saison a sa région. Les librairies défilent, les bornes s’enquillent allègrement au compteur des jours et des nuits. Et puis tiens, il n’y a pas que le fond, la forme aussi joue son rôle dans ce road-trip esseulé. Pas de chichis et pas d’épuisantes figures de style : ici, on est sincère et joue franc-jeu. L’écriture est poétique, les phrases sont travaillées : on n’attrape pas aussi facilement les sensations, il faut les remuer au corps, les réchauffer, les malmener. C’est vraiment beau et ça me laisse finalement un petit goût de nostalgie - d’un monde que je ne connais pas, paradoxalement ; je me reconnais néanmoins fort bien dans ces moments hors du temps où l’on se surprend à vivre des instants un peu à part, dans le grand brouillard de la vitesse du voyage, dans le tourbillon de l’errance. Pas besoin d’avoir fait dix mille bornes pour comprendre.

J’ai en tout cas repris pied dans bon nombre de villes auparavant traversées (et pour certaines, j’y ai même posé mes valises quelques temps), retrouvé l’éphémère des rencontres d’une heure, d’un repas à une bonne table et, puisque les amours accompagnant si bien ces douloureux manques sentimentaux, je me suis surprise à beaucoup aimer ce grand chassé-croisé qui se dessine avec S. et F., quel que soit le sens que l’on mette derrière le mot « amour » et quelle que soit l’importance que l’on puisse lui donner…

J’aurais encore dix mille choses à dire, sur des trucs marrants, poétiques, tendres, durs, bavards, routiniers… mais enfin, je pense qu’il est temps pour vous de vous plonger dans ce livre, de fermer les yeux (après avoir lu, pas pendant, soyez pas marioles) et puis de repenser à tout ça avec un bon coup de musique dans le crâne.

La bande-son est à la fin, faites-vous la compil’ (comme au bon vieux temps)(dit-elle, alors qu’elle n’a pas encore un quart de siècle) et embrayez, the road is yours. Pleins phares dans la nuit, à pleine bille sur l’autoroute des grands jours.

Le livre est disponible chez Publie.net (et dans toutes les bonnes librairies) pour 2,99 euros.

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Treize, d’Irina Teodorescu, aux éditions Emue

Aujourd’hui, j’ai lu Treize d’Irina Teodorescu, recueil de nouvelles paru chez Emue, toute jeune maison d’édition qui allie le numérique et le papier et qui s’attaque au genre difficile de la nouvelle. Genre peu plébiscité en France mais qui connait ses lettres de noblesse à l’étranger, notamment dans les pays anglo-saxons.

Bienvenue dans le monde virevoltant et plein de fraicheur d’Irina Teodorescu…

Irina Teodorescu

Irina Teodorescu

« Roumaine installée en France depuis une douzaine d’années, Irina est graphiste au sein de sa propre agence de communication à Paris.

Je suis née à Bucarest en 1979, où j’ai vécu jusqu’en 1999. Entre ces deux dates, j’ai eu une grosse déception lorsque j’ai dû interrompre brusquement, en décembre 1989, une colonie de vacances au ski à cause de la révolution qui venait d’éclater… Un an plus tard, j’ai créé “Fantastico”, le premier magazine roumain pour enfants écrit par des enfants. J’ai toujours aimé écrire, mais à 16 ans j’ai obtenu (par hasard) un stage de peinture murale et, après avoir passé l’été à mélanger des pigments, j’ai décidé que je préférais la peinture. Je me suis ainsi lancée dans les arts visuels, au grand désespoir de mes proches, notamment de mon grand-père qui, du coup, ne m’a plus adressé la parole jusqu’à la fin de sa vie. Aujourd’hui, c’est à dire 15 ans après, je reviens à la plume. J’ai eu comme une envie soudaine de tout remettre à plat ! L’écriture m’est apparue comme le meilleur moyen pour cela, une fée lumineuse au milieu de tout le désordre que ma vie était devenue… »

(Présentation de l’auteur et photo piochées sur le site d’Emue, merci)

Treize courtes nouvelles (qui portent toutes le nom de leurs personnages, à la manière d’une galerie de portraits un peu mystiques), treize comme ce chiffre porte-bonheur ou porte-malheur c’est selon, treize histoires qui ont l’air de passer en coups de vent mais qui restent - pour certaines - ancrées dans les esprits.

Je ne les ai pas toutes aimées ces histoires. C’est normal, ça serait trop facile. Comme si je lisais treize bouquins à la suite et que je les appréciais tous autant les uns que les autres. Ca ne m’est jamais arrivé.

En fait, plus que les histoires, j’aime l’atmosphère et le style de certaines (Martine, Dorota par exemple) qui sentent le velours élimé et les tasses en porcelaine, dans l’antre des peintres et des écrivains du siècle dernier (avant-dernier). Ca frôle le coquin - mais pas bien méchant - et l’impertinence d’héroïnes peut-être moins innocentes qu’elles n’en n’ont l’air… Peut-être parce que je suis amie et colocataire avec une conteuse (de contes coquins qui plus est), alors je trouve les chutes de certaines de ces nouvelles somme toute assez prévisibles. Mais ce n’est finalement pas un inconvénient. On s’attend à la chute mais on apprécie de tomber avec elle, qu’elle frôle le fantastique ou l’érotisme. Mais il s’agit ici des deux premières nouvelles : l’auteur n’hésite pas à nous embarquer également dans les transports parisiens, nous fait voyager aux confins de Bucarest, de la Palestine, des États-Unis… dans un élan de mysticisme qui entrecroise subtilement les époques.

Treize

Irina possède un style particulier, rapide, incisif. Je l’imagine en voix off, un peu à la Klapisch ou à la Amélie Poulain, qui commente les images qu’elle nous met sous les yeux. Alors voilà, je me dis : ce sont de belles petites historiettes mais elles mériteraient pour certaines d’avoir droit à quelques pages de plus. Histoire de s’envoler vraiment et de creuser un peu plus profondément certaines références littéraires et les clins d’oeil complices auxquels elles font parfois allusion. Mais c’est là une envie personnelle : bien évidemment, tout le charme d’une nouvelle réside dans le fait qu’elle se termine souvent par ces points de suspension qui méritent qu’on s’interroge sans cesse sur la fin « véritable » de ce récit trop bref pour ne pas être frustrant…

Mention spéciale à l’épilogue de cette série - le treizième récit - qui possède une poésie toute particulière et qui, dans un point final parfait, clôt et assemble les morceaux du quotidien de ces hommes et de ces femmes anonymes.

Et puis pour finir, car personne n’en parle jamais et encore moins en numérique, mais je dois dire que j’aime beaucoup la couverture de ce livre, tout comme j’aime beaucoup les couvertures de tous les livres de cette maison d’édition que je vous invite à découvrir sans plus tarder ici.

Cette chronique est rédigée dans le cadre du Club des Lecteurs Numériques.

11 Commentaires

Hélène Riff, du jour où papa a tué sa vieille tante à comment l’éléphant a perdu ses ailes.

Comment l'éléphant a perdu ses ailes

Comment l’éléphant a perdu ses ailes - si vous le savez, faites-le moi savoir por favor !

Il y a quelques années de cela, j’étais en train de vagabonder entre les étagères surchargées d’un bouquiniste parisien quand soudain, surgissant de nulle part (tel un aigle noir), un album au nom surréaliste m’a frappée de plein fouet. Bim bam boum, j’avais entre les mains Comment l’éléphant a perdu ses ailes. Texte de Marie Nimier, illustrations d’Hélène Riff. Je n’avais pas un penny à débourser ce jour-là et j’ai dû l’abandonner à d’autres mains. Fatale erreur que je regrette amèrement aujourd’hui puisque je n’arrive pas à remettre la main dessus. D’ailleurs, je le cherche toujours. Toujours, toujours, toujours. Amazon me fait croire qu’il l’a en magasin, mais il me ment à chaque fois. Et ni libraire, bouquiniste, collectionneur ne peut m’aider : le livre n’est plus édité mais on dirait également qu’il a disparu de la circulation. Ou alors, il me fuit. Sale histoire…

Du texte, je ne me rappelle guère, je l’avoue. Par contre, l’illustration m’a tout de suite frappée. Quelque chose à la croisée de la poésie et de la douceur. Si peu en accord avec ce que je suis, moi qui ne suis ni poète ni douce. Il a fallu le grand coup de fouet d’Hélène Riff pour que je m’intéresse d’un peu plus près à la littérature jeunesse. C’est dire si je lui en dois des choses à cette madame Riff. C’est elle qui a tout déclenché. Après mon malheureux épisode chez ce bouquiniste  (quand je pense qu’il me manquait trois euros pour l’avoir cet album, j’enrage), j’ai dévoré mille fois le livre de Sophie Van der Linden Lire l’album jeunesse. Ou était-ce Images des livres pour la jeunesse : lire et analyser de la même Sophie Van der Linden et d’Annick Lorant-Jolly ? Je ne sais. Je les ai tellement lus et relus… qu’ils se confondent. Or donc, que vois-je, abasourdie mais heureuse, au détour d’une page sur - comme d’habitude car on ne peut guère passer à côté - de Ponti, Munari et consorts ? Madame Riff. J’étais aussi fière que si j’avais été Hélène Riff en personne. Parce qu’on parle toujours des mêmes. Et puis c’est normal hein, parce qu’ils le méritent (généralement). Mais parfois, ils prennent trop de place. Laissons les lauriers aux grands chef de la littérature jeunesse (qui le méritent) et intéressons-nous à ceux qui, dans l’ombre mais pas tout à fait (l’ombre n’est pas péjorative, il y a plein d’ombres qui méritent le devant de la scène, il n’y a qu’à voir celle de Peter Pan puisqu’on est en plein dans l’imaginaire), construisent en silence et avec cette humilité qui fait la force des gens doués, quelques belles pages des livres pour enfants…

Page Hélène Riff

Je ne sais pas vraiment l’expliquer, je n’ai pas ces mots justes qui pourraient coller au plus près des dessins et des histoires d’Hélène Riff. Elle n’hésite pas à balancer son trait naïf - faussement naïf - dans des espaces vierges : c’est de l’art sans les grands préceptes que l’on met derrière. C’est un collage permanent de l’instantané et c’est sans doute ce qui me plait chez elle. Des albums comme des tableaux, découpés au pinceau, épurés, embrouillés de mille détails plaisants. Des textes drôles, durs, tendres, rêveurs, vrais, qui s’entremêlent tellement à l’image qu’ils en font pleinement partie. Image et texte ne forment qu’un tout, formidable tout, évadé des conventions. Un souci d’allier simplicité et poésie : pourquoi faire compliqué quand on peut faire beau ? Mais surtout, derrière les apparences de ces textes courts se cache une profondeur toute particulière qui fait que l’on s’y reprend à plusieurs fois avant de pouvoir refermer l’un de ses albums… Comment donner une place à ces mots qui se trimballent d’un bout à l’autre des pages, sans ordre vraiment apparent, sans commune mesure avec ce que l’on appelle l’album jeunesse classique ? (Qu’appelle-t-on album jeunesse classique, « ou comment se tendre un piège toute seule »). Peut-être est-ce son goût pour les histoires de famille qui me plait. Un grand coup de nostalgie ? Même pas. Quelque chose de plus profond, à mettre sur le compte du temps qui passe mais c’est tout. Pas de trémolos dans la voix quand on parle de Papa.

On ne peut tout simplement pas mettre dans des cases ces instants-là. Quand on lit Le tout petit invité, la boucle est bouclée. Il faut le lire pour comprendre.

Page Hélène Riff

Mais qui est Hélène Riff ?

Certainement pas quelqu’un qui se plait à dévoiler sa vie. On peut toujours essayer de tracer Madame Riff sur Internet, les infos sont maigres et l’on reste sur sa faim.

On sait qu’elle est née en 1969 à Alger, qu’elle est entrée aux Beaux-Arts de Montpellier à 17 ans puis qu’elle a fait un premier cycle d’arts appliqués à Lyon, un deuxième cycle des arts décos à Strasbourg, puis passage à Paris avant de s’établir à Arles. Elle a surtout été publiée chez Albin Michel Jeunesse.

Mais depuis 2005 et Le tout petit invité (mention spéciale à la fabrication du bouquin), où est donc passée Hélène Riff ? Mais que se passe-t-il dans son monde ?

Je ne sais pas. En revanche, en attendant, vous pouvez lire ses albums :

  • La chaussette jaune - Albin Michel, 1995
  • Comment l’éléphant a perdu ses ailes - Textes de Marie Nimier, Albin Michel, 1997
  • Le jour où papa a tué sa vieille tante - Albin Michel, 1997
  • Papa se met en quatre - Albin Michel, 2004
  • Le tout petit invité - Albin Michel, 2005
Pour en savoir plus : interview réalisée par le site Ricochet et critiques de Lucie Cauwe au Soir.
Pas de commentaire.

Rue des Maléfices de Jacques Yonnet : le livre des entrailles de Paris

Amis,

Vous a t-on déjà raconté ces histoires fabuleuses nées derrières les portes closes des immeubles parisiens, dans le silence à peine troublé par le martèlement des bottes allemandes sur les pavés froids ? Vous a t-on déjà embrigadé l’esprit avec l’histoire de cet homme qui avait fait tatouer sur ses genoux le visage de la putain qu’il aimait et celui de ce frère de sang qui l’avait trahi et s’était enfui avec elle ? Et l’histoire du Vieux d’après minuit, ce sage qui apparait et disparait tel un fantôme ? Quand on se décide à lire Rue des Maléfices de Jacques Yonnet, (publié auparavant sous le titre Enchantements sur Paris) on doit savoir qu’on en décrochera pas. Que notre sommeil va être peuplé d’étranges images, un peu noires, un peu effrayantes, mais drôles aussi, et touchantes également. Exploration du ventre de Paris, des entrailles de la cloche et des bas-fonds de la Mouffe et de la Maubert, jubilation littéraire et poético-argotique, conte surréaliste, témoignage historique, photographie en noir et blanc d’un monde révolu à jamais, ce livre est une ode fantasque et magique aux gueules cassées des souterrains parisiens, des bouges mal-fâmés, des trimards et des ivrognes du petit jour. Ca sent la bière, la sueur, le crachin, le crachat, le vin rouge, les chiffonniers, les artisans de la galère, l’occupation allemande. Le narrateur, fin connaisseur de la géographie et de l’histoire parisiennes, nous entraine à sa suite pour nous faire vivre des tranches de vie et nous présenter ces étranges personnages qui hantent son quotidien. Dans son journal, on goûte au vin et aux histoires dans le brouillard épais des accordéons tristes. Résistant de la première heure, Jacques Yonnet jongle avec le bruit des bottes allemandes qui battent le pavé parisien. On y est : aux « Quatre-Fesses » avec Elizabeth, chez Pignol, avec Pierrot-la-Bricole, Dolly-Longue-à-Jouir, le docteur Garret et sa poupée vaudou, avec tous les manouches d’un roi Gitan.

Parisiens, vous empruntez tous les jours ces rues de la Rive Gauche, vous regardez ces immeubles qui ont pignon sur rue et vous ne vous êtes dans doute jamais demandé ce qui s’était déjà passé derrière ces ancestrales pierres. Innocentes façades ? Regardez bien… Ici et là un sourire malicieux, un oeil facétieux, des signes inquiétants… La mémoire de la pierre qui se refond dans chaque bâtiment. Car des immeubles détruits, disparus à jamais, il y en eût ! Et Jacques Yonnet décrit fort bien ces antres pitoyables qui s’effondrèrent morceau par morceau sur leurs occupants quand le temps de la disette fut venue.

Rue des Maléfices - Jacques Yonnet

Les plus fins esprits - même s’ils n’en avaient pas l’air, mais ils avaient l’art et la manière et c’était déjà une finesse n’est-ce pas - ont créé des mondes insoupçonnés pendant que Paris occupé attendait de brûler. Queneau (entre autres, mais Prévert également) disait de ce livre qu’il était le plus grand livre jamais écrit sur Paris. On a beaucoup tendance à utiliser les superlatifs quand sonne l’heure des compliments et n’ayant pas lu tout ce qui se faisait sur Paris, je ne peux que dire qu’il s’agit là d’un tour de force inhabituel, d’un génie littéraire et mystique qui déploie des trésors d’intelligence d’écriture et d’observation pour décrire un monde envoûtant et coloré malgré la noirceur qui le bâtit. En outre, si toutes les routes mènent à Rome, on peut être sur qu’elles partent toutes de Paris. Et nous font voyager en Afrique, à Londres, à Berlin et ailleurs dans d’inépuisables aventures, des chamboulements dantesques et de folles épopées. Tous ces personnages, Zoltan, Danse-Toujours, Le Vieux d’après minuit… tellement incroyables et pourtant vrais, étaient des figures trop rares pour que l’on n’en parle plus maintenant. A présent que les rues de Paris se réveillent sous un autre jour et que les bouges et les maisons closes ont laissé la place à d’autres histoires, on croise encore au détour d’une venelle ou au fond d’une ruelle, ces endroits qui ne payent pas de mine mais qui ont le charme d’un amour de vacances. On y crée ses routines pour quelques mois puis on passe à un autre. On y revient, on en repart, on les fait tous, on bat le pavé : la routine du trimard appartient à la lumière derrière le rideau de fer baissé. Qu’importe le flacon…

Mais quand on commence à s’attacher aux bas-fonds parisiens, il y a quelques insomnies à prévoir. Je viens de finir de lire Nuits de Montmartre suivi des Bas-fonds de Berlin de Joseph Kessel que je rapproche de Rue des Maléfices. Sans doute parce que Kessel est l’un des plus grands reporters de son temps - de tous temps - qu’il a côtoyé tous les milieux, des plus fastes au plus mal famés, et qu’il témoigne dans son livre de ses aventures avec ses dangereux amis voyous, truands, assassins et autres grands escrocs. De la même manière, il décrit en petites « historiettes » (mot paradoxalement d’apparence innocente) des incursions dans le monde souterrain des criminels et des catins en tous genres. On pense aussi à Robert Giraud et (entre autres) à son Vin des rues, à ses Lumières des zincs et bien d’autres… Je relie également les tatoués de Jacques Yonnet à l’article d’Olivier Bailly sur le film de Pomerand et Giraud : Tatouages. Grande histoire ces tatoués…

En fait, tout ce beau monde qui se croise dans les rues et les bistrots, on peut le retrouver au fil de ces livres et ces films, uniques témoignages d’un temps à jamais perdu et bien trop méconnu. Car, très chers parisiens, ne vous en déplaise, et sans nostalgie mal placée d’un temps que je n’ai pas connu, je trouve que Paris a abandonné ce petit bout d’âme, cette petite flamme à l’odeur un peu bizarre d’alcool frelaté, cette franche marade entre copains de cordée aux comptoirs bien lustrés et surtout, ces légendes incroyables et surréalistes des bas-fonds. Mais comme je n’ai pas encore exploré tout Paris, je ne demande qu’à être guidée…*

Pour plonger dans ce monde, je ne peux que conseiller le blog d’Olivier Bailly : Le copain de Doisneau  au sujet de Bob Giraud et ses comparses. Lisez le blog et explorez les liens, il y a de quoi faire… D’abord ici où l’on croise dans une excellente interview feu Jean-Paul Clébert et son Paris insolite.

Rue des Maléfices de Jacques Yonnet aux Éditions Phébus - Libretto. Avec en prime, des photographies de Doisneau, éternel témoin en noir et blanc des chroniques secrètes parisiennes.

* ceci est un message subliminal

Coeur cousu de Carole Martinez ou comment tisser le fil de l’irréel avec brio

On l’a encensé, on l’a applaudi, on l’a retourné dans tous les sens pour en trouver les failles. Il n’y en a pas. Je retarde, je sais. Tout le monde va chroniquer son nouveau livre Du domaine des murmures mais là, conseillée par mon amie conteuse, je ne peux que vous faire part de la claque que je viens de prendre. Je suis rarement emportée par un livre. Rarement réellement, rarement pour de vrai. Je ne peux que m’incliner devant la beauté de ce récit, devant ces phrases aussi poétiques qu’impitoyables, devant ces scènes si cruelles, si magnifiques où se mêlent le vent du désert, la lumière irréelle des contes oubliés, la violence du sang, le malheur des damnés, la magie des fratries. Délicieux roman où chaque mot compte, où chaque phrase est un coup de couteau, un cri du coeur, un morceau de nous-même que Carole Martinez a arraché pour l’emprisonner entre ces pages.

On sort de cette histoire comme on sort d’un rêve : plus vraiment sûr de ce qui s’est passé, encore un peu flou, le coeur un peu essouflé de tout ce qu’on a vécu sur les traces de cette famille hors du monde, hors du temps… Dans la veine des auteurs hispanophones qui tissent à merveille les paysages de l’irrationnel, du surréalisme et du rêve, Carole Martinez réussit un véritable tour de force. Elle place un mystérieux secret dans une boite, des prières ancestrales et des dons terrifiants dans les mains des femmes. Une fratrie élevée aux larmes, au sang, au soleil, à la folie qui se perd et s’envole sans attacher d’importance à ceux qui l’entourent.

On apprend à connaitre Frasquita, la mère de ces six enfants si différents des autres, et José son mari, tous portés dans l’invraisemblance des folies humaines, à l’extrême limite du concevable. Santavela, village du sud de l’Espagne abrite les contes perdus de cette famille, partie dans un long voyage à l’autre bout du monde pour trouver le bonheur. Dans ce voyage, on croisera l’amour, la mort, l’anarchie, la révolution, le sacrifice mais également la pédophilie et le viol. Carole Martinez nous met entre les mains un roman qui bouleverse et dérange. De ceux dont on se souvient longtemps et qu’on peut relire sans crainte : jamais aucune lecture ne sera identique à la précédente. Tout cela tient peut-être de la magie…

N’hésitez pas à vous plonger dans la vie de Frasquita et ses enfants, à regarder se peindre devant vos yeux le tableau de ces enfants qui un jour entassés sur une charrette tirée par une femme en robe de noces ont fait courber le monde sous leurs pas.

Il faut en faire un film de ce livre, mais un vrai film. Quelqu’un qui comprenne toutes les images de ce livre et qui livre sa propre version des choses. Quelqu’un qui rêve tout haut ce que Carole Martinez nous a murmuré tout bas. Que les mauvais s’abstiennent, il faudra un génie pour mettre à nu les démons et les joies de ce coeur que Frasquita a cousu…

(© photo Moi, Clara et les mots)

Magnifique Patrick Bremer : collages et portraits

Bon ok les enfants, on arrête tout, on s’asseoit et on écoute. Je viens de tomber sur the artist, ma grande découverte de ce mois : Patrick Bremer.

Oui, je l’avoue, ceci est une grosse claque dans ma petite face chapeautée. Que ce soit en collage, en dessin, en peinture, dans tous les sens, sous toutes les formes : je biche ce type. Appréciez plutôt le talent de cet english, né en 1982, qui a étudié la peinture au Wimbledon College of Art de Londres et qui se spécialise dans le portrait, à en juger son portfolio que j’ai dévoré jusqu’au dernier millimètre d’image. Tout est impeccable, autant dans les couleurs que dans la technique, autant dans les lignes que dans le découpage (quand il s’agit de collage). Ces collages me fascinent d’autant plus que j’imagine sans peine tout un court-métrage réalisé de la sorte. Ca doit déjà exister, mais la précision et la minutie du découpage apportent une véracité et une réalité aux personnages qui sont quasiment aussi probantes qu’une peinture réaliste (et plus « originale »).

Vous pouvez voir ses travaux sur son site, lui crier votre amour sur Facebook et l’épier sur Twitter.

Info découverte ici.