Pas de commentaire.

Journal — Territoires de l’impossible ///

S’il y a eu, dans la nuit des temps, des civilisations bâties sur un système de connaissances, il y a eu des manuels. Les cathédrales seraient des manuels de la connaissance alchimique. Il n’est pas exclu que certains de ces manuels, ou des fragments, aient été retrouvés, pieusement conservés et indéfiniment recopiés par des moines dont la tâche était moins de comprendre que de sauvegarder. Indéfiniment recopiés, enluminés, transposés, interprétés, non en fonction de ces connaissances anciennes, hautes et complexes, mais en fonction du peu de savoir de l’âge suivant. Mais en fin de compte, toute réelle connaissance technique, scientifique, poussée à son extrémité, entraîne une connaissance profonde de la nature de l’esprit, des ressources du psychisme, introduit à un état supérieur de conscience. Si, à partir des textes « ésotériques », – même s’ils ne sont que ce que nous en disons ici – des hommes ont pu remonter vers cet état supérieur de conscience, ils ont, d’une certaine manière, renoué avec la splendeur des civilisations englouties. Il n’est pas exclu non plus qu’il y ait deux sortes de « textes sacrés » : fragments de témoignages d’une ancienne connaissance technique, et fragments de livres purement religieux, inspirés par Dieu. Les deux seraient confondus, faute de références permettant de les distinguer. Et il s’agit bien, dans les deux cas, de textes également sacrés.

Le matin des magiciens, Pauwels et Bergier.

Zdzisław Beksiński

Merci à mon pote Tom qui est toujours un fin connaisseur de l’art et qui m’a rappelé que Zdzisław Beksiński existait.

 

Et si nous étions virtuels ? Si chacun d’entre nous était le personnage d’un jeu — Life — animé par un geek intergalactique ? Si l’image finale de Men in Black (je ne sais plus lequel) d’aliens jouant aux billes avec nos planètes était vraie ? Si notre civilisation n’était qu’un ersatz, une rescapée ignorante d’une autre civilisation bien plus avancée qui aurait sombré ? Bon. On peut tout croire, tout imaginer, et tout inventer : c’est l’infini de l’esprit humain qui se déroule quand il commence à rêver. Deux choses m’ont toujours fascinée : qu’est-ce qui s’est passé ? et comment lire le monde ? Mais comme dirait Isabelle-Florence, je ne suis pas folle vous savez.

Qu’est-ce qui s’est passé ? Les civilisations perdues dont on retrouve parfois des traces, qu’on ne sait plus interpréter car nous manque le langage, les endroits abandonnés, qui se souvient d’eux, qui sait pourquoi, qu’est-ce qui s’est passé, ici, là-bas ? Et pourquoi n’aurait-on pas le droit de rêver dans ce monde si cartésien, où l’on doit voir pour croire ? Comment lire le monde, faire s’entrecroiser les signes, car il y en a, toujours, une infinité ? Moi ça me plairait de me dire qu’il y a une autre Roxou dans un autre univers, et que tout s’équilibre. Les vases communicants à l’échelle hyper-cosmique. On s’en fout, non, de pas avoir de preuve ? Ça m’empêche pas de parler pendant trois heures avec l’ami Marc sur l’empreinte qu’apposent les signes sur nos vies, et sans tomber dans la sur-interprétation, j’aime à croire que tout ceci n’est pas par hasard, que quand je retombe sur cette personne à l’autre bout du monde ça n’est pas par hasard, que quand cette musique est jouée cet instant précis ça n’est pas par hasard, ou cet entrecroisement de curieuses coïncidences qui donnent un peu de mystère à nos vies normées, tout cela construit un écheveau qui d’une certaine façon me rassure — on croit en ce qu’on veut, je n’ai pas de Dieu, mais j’ai l’Univers, chacun sa soupe —, on n’avance pas seul. J’aime bien croire qu’on a plusieurs vies, j’aime bien penser que nos morts sont avec nous, j’aime bien l’inexplicable, il nous force à nous remettre en question, il nous dérange dans notre confort.

Dans les territoires de l’impossible, celui des rêves me plaît, les miens dont je me souviens si souvent, dans cette étape brumeuse du demi-sommeil qui me les faisait même écrire à une époque sur un carnet caché sous mon oreiller. Ces rêves récurrents, imprimés comme des photographies dans nos esprits, que l’on pourrait décrire au détail près. Mes cousins, mon frangin et moi qui sommes dans le jeu Donkey Kong sur la Game Boy Color. Ça c’est du rêve qui en jette. Un bâtiment ouvert aux quatre vents et qui sombre dans la mer, et des grappes d’êtres humains étendus sur le sable, habillés en blanc, qui semblent attendre. Ça c’est bizarre, mais c’est du rêve. Il y a toujours l’armoire qui parle et qui fume de mon enfance, mais je ne la rêve plus, j’en ai construit le souvenir petit à petit. Cette nuit, j’étais dans un marécage de boue, d’où ressortait parfois la cime d’un arbre, j’étais un animal, gros, et je tentais de ne pas me noyer, j’avançais, lentement. Avant, j’étais joueuse de basket dans une série américaine. Un jour, je me suis réveillée en haut de l’Everest, et il y avait à côté de moi la carcasse de l’avion de Tintin au Tibet. Je me suis souvent vue perdue en mer, dans mon lit aménagé en maison-navire, parce que c’est ce que Claude Ponti a fabriqué avec ses images dans La Tempête. J’ai rêvé en dessin animé, en plusieurs langues, en noir et blanc.

Il y a ces rêves dont on ne sait pas sortir. Plusieurs fois, je sais que je hurle — pour de vrai ? aucune idée, mais je sais que c’est une douleur d’essayer de faire sortir un son de ma gorge —, que je cours, que je fuis, et bordel, j’ai peur. Ce sont les rêves noirs — et c’est là où l’esprit m’impressionne le plus —, ceux que l’on dirige parfois, où l’on sait qu’on est dedans mais où l’on décide de ne pas en sortir, pas maintenant. Je me souviens juste de la sensation de peur, je ne me souviens jamais pourquoi j’ai peur. Mais je sais que c’est un peu plusse terrible que les monstres sous ton lit. Sans doute que c’est parce qu’on ne peut pas lutter contre soi-même, sans doute que c’est à cet instant qu’on regarde de l’autre côté du miroir, et qu’on comprend qu’on a tous une part d’ombre en nous.

roxou-tangapico

Territoires de l’impossible, tu rêves, tu crois ?

/ Je conduirai cette Ford Mustang Fastback de 1965 en mode Las Vegas Parano avec les trois copains de ma vie sur les routes d’Amérique Latine. Cumbia, cigarillos, rhum, allez, on sera les rois du monde et il n’y aura que la mer pour arrêter notre road-trip dans la chaleur et la folie.

/ Je découvrirai une vieille maison coloniale perdue au milieu de la jungle, sans époque mais dans l’abandon figé du passé, et il y aura des plantes sauvages sur le toit, des perroquets, des singes, des tigres et des alligators cachés dans l’obscurité verte, et une gigantesque bibliothèque comme gardienne de ce dédale sauvage. Quand tu souffles sur la poussière, les secrets se noient dans le fleuve. C’est ainsi qu’on la perd à jamais, la mémoire du lieu.

/ Je volerai, cramponnée au dos d’un aigle géant, au-dessus du coton des cieux, là où rien ne peut nous atteindre, ni le sang d’en bas, ni les larmes, ni la détresse, là où la paix n’est pas encore dérangée par la mort qui ronge la terre. Et l’aigle sera vent et je serai libre.

/ Je serai femme fatale dans un cabaret de Paris au début du siècle dernier, opium et absinthe, amour et poésie. Le beau monde sera celui de la rue, et on chantera les refrains qui font vibrer les passions et rendent vivants les amants. On sera plume, gavroche et cibiche. Et on fermera les yeux pour ne faire qu’un avec l’air du temps.

/ J’explorerai les continents glacés du Pôle Nord à bord d’un paquebot du futur, et de nos villes englouties surgiront parfois la pointe d’une cathédrale ou les derniers étages d’un building noyé. Les ours, les pingouins et les phoques vivront sur nos anciennes cités ; dans le bleu loin devant nos yeux et avec le blanc sous nos pas, ils auront gagné. Les humains seront survivants et j’écrirai un carnet de bord pour que quelqu’un se souvienne.

/ Je me battrai avec des boules de feu et des pouvoirs incroyables sous les traits d’une héroïne manga, il y aura une forêt enchantée, sans doute de la trahison, des animaux démoniaques, un amour impossible qui durera sur 570 épisodes et bien sûr une résurrection finale.

/ Je serai dans la team de Mad Max et je piloterai son bolide dans le désert infernal de Burning Man, ça sera fou et violent, et on sera des héros dingues, avec du métal dans le corps et de l’irréel devant les yeux. Pas de pitié.

/ Je serai exploratrice de contrées imaginaires, aventurière du réel, écrivain de la mémoire, maîtresse de nuits fauves, pilote d’aéronef grandiose, comtesse des temps virtuoses, inventrice de mondes parallèles, je casserai des assiettes avec Kessel au son des violons tziganes, j’irai aux courses avec Gabin, Ventura et Blier, je m’évaderai avec Prévert, je cavalerai dans le drame avec Brel, j’ouvrirai les yeux avec Méliès et Chaplin, je serai princesse de la prohibition avec Al Capone, je lèverai le coude avec Piaf, taperai des barres avec Desproges et Audiard, je serai confidente d’Hemingway et de Gary ; et puis, épuisée d’être tous ceux-là à la fois, je finirai par fermer les yeux, dans un hamac au sud, grillons cigales et vin rosé.

/ Et pis ça arrive parfois sans que je le veuille, je suis sous la bulle, et nos deux lignes se croisent dans l’éphémère ; je trouve ça beau pis fou, et ça me suffit de rêver ainsi, allongée avec toi sur les territoires de l’impossible.

Tangapico from Alexandra Huard on Vimeo.

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