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Journal — Debout ///

Il y a des personnes que ça ne touche pas, d’autres qui ne le montrent pas, d’autres qui en profitent. À quoi bon encore un article pour en parler ? Je ne sais pas. Pour moi, c’est une manière de faire mon deuil. Ça me fait utiliser des mots que je ne sors que pour les grandes occasions, que je garde au fond de la boîte « IMPORTANT, FRAGILE » et que je n’ouvre que pour les enterrements, quand il faut s’habiller en noir et qu’on nous pardonne de pleurer un peu trop.
Je n’ai jamais été touchée comme ça en-dehors de « mes morts personnels » et je découvre avec stupéfaction que j’ai un coeur plus patriote que je ne le pensais. Je m’auto-flagelle de ne l’admettre qu’à la lumière de ces événements, je me fous des baffes, mille fois, car toute occupée à jouer au road-trip de la vida, j’avais oublié qu’au-delà de mes racines auxquelles j’attache profondément d’importance et qui sont solidement plantées dans mon Poitou natal, j’avais de la fierté pour mon pays.
La France, même si je la fuis sans cesse et que je n’y habite plus depuis des années, c’est mon retour aux sources quand je suis fatiguée de courir, mon point de repère, mon oasis avant de repartir dans la bataille. Et là je la vois attaquée, je la vois blessée, je vois des innocents tomber, et ça me dévaste. Les larmes aux yeux, tétanisée de voir ça, ça, se dérouler devant nous sans qu’on puisse rien faire. Mais je la vois unie, aussi, et ça me rassure, nous ne sommes pas morts à l’intérieur, nous ne sommes pas tous indifférents, il y a encore de l’amour et de la vie, bordel. C’est tellement difficile de lutter contre l’ennemi invisible, sans visage, sans foi ni loi (ironique, n’est-ce pas), que sont le terrorisme, le fanatisme, l’extrémisme. Mais on ne doit pas baisser les bras (j’avais prévenu que je sortais les grands mots, faites chanter les violons, hein).
Les corps sont encore tièdes et le côté obscur de la nature humaine reprend déjà le dessus. Ça se déchire. Ça s’insulte. Ça se venge. Ça s’attaque. Ça se jette sur les restes comme des chacals. Ça se dévore. Des putains d’hyènes. — Si j’avais eu un bouton pour couper les caméras des chaînes TV pendant les assauts, j’aurais pas cessé d’appuyer jusqu’à ce qu’ils se rendent compte du DANGER, de la CONNERIE, jusqu’à ce qu’ils COMPRENNENT. Mais c’est de la colère, et je refuse d’être en colère. — Ça fait ce que l’être humain a toujours fait : se tromper. Ne pas apprendre de ses erreurs. Ne pas mesurer les conséquences de ses actes, de ses paroles. Ça gueule parce qu’on s’émeut de Charlie et pas des drames qui ont lieu chaque jour, chaque minute dans le monde. Eh oui. Le monde choisit ses morts, malheureusement. Il n’a pas assez de voix ni assez de temps pour rendre hommage à tous ceux qui sont arrêtés dans leur course. Le monde est à l’image de l’être humain : chaotique, imprévisible, égoïste, aveugle, sourd, lâche. Bis ? Le monde est à l’image de l’être humain : aimant, généreux, drôle, émouvant, magnifique, courageux.
Le monde, comme l’être humain, tombe souvent, et se relève toujours. Car nos morts sont toujours debout dans nos mémoires. Et la plus belle réponse au tragique, au drame, à la tristesse, à l’injustice, c’est celle de Charlie, non ?

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Journal — Redirection ///

Un peu d’édition pour changer. Beaucoup de perturbations personnelles — vie houleuse ces derniers temps — et professionnelles font qu’il est nécessaire pour moi de recadrer les choses pour éviter l’overdose.

Ces dernières années, je me suis investie à 300% dans publie.net V1 et V2, et j’ai fait ce que j’ai pu pour donner un coup de main.  Mais je suis désormais vraiment fatiguée et le plaisir se perd. À partir de janvier, je me reconcentre donc sur la production et la création chez publie.net et sors complètement du pôle décisionnel et éditorial. Ce n’est plus moi non plus qui communiquerai sur les réseaux et ailleurs. Je reviens à mes attributions initiales qui étaient de me focaliser sur la créa, pôle qui a grandement besoin d’être développé et qui pâtit d’une année très compliquée pour publie.net à cause d’une cession interminable et d’une accumulation d’obstacles. Le comité éditorial fonctionne, l’équipe des associés est présente, ainsi que les directeurs de collection. Mon rôle est désormais de leur laisser une place plus importante — entière, totale — car ils doivent devenir la voix publique de publie.net. Moi, je me sens mieux en sous-marin, et je serai plus à l’aise pour parler de création qu’au nom de publie.net. Je ne quitte donc absolument pas le navire mais j’attaque 2015 avec une perspective différente. Énormément de choses à faire en créa/prod’ que je n’ai pas eu le temps ne serait-ce même que d’envisager. Beaucoup de mises à jour encore à faire. Un coup de polish sur les sites. Du web à investir. Bref… De quoi faire.

Par ailleurs, j’ai besoin de pouvoir revenir vers Chapal & Panoz, le studio créé avec Jiminy Panoz, que je veux aider à développer, ayant été largement absente à cause de mon implication dans publie.net. S’il faut faire deux journées de travail en une, alors qu’il y en ait une pour Chapal & Panoz et non pas deux pour publie.net. Dans un contexte qui est loin d’être facile pour des développeurs de livres numériques indépendants, il y a encore beaucoup de choses à faire avant de baisser les bras. Panoz fait un travail formidable, il veille, il instruit, il commente, il forme, et il fabrique des livres numériques avec une rigueur et un professionnalisme qui sont malheureusement encore trop peu reconnus — cela provient aussi du fait qu’on est rarement cités lorsque les livres ont de la presse, ça pourrait nous donner un p’tit coup de pouce 😉 Nous ne sommes pas de grands businessmen, et c’est pour ça qu’il faut qu’on fasse encore plus d’efforts. Hors de question cependant de se brader comme tellement d’autres le font. Hors de question de renoncer à être payés à la juste valeur du travail que l’on fournit. Et pourtant, quelle grosse grosse galère…

Enfin, pouvoir finir Mohsadena, et d’autres projets personnels d’écriture et de graphisme ; reprendre le temps pour ArchéoSF ; faire des couvertures de livres ; continuer de voyager. Bref, repartir de bon pied, dans un nouveau souffle, avec d’autres horizons en ligne de mire.

 

 

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Journal — Tomorrow Cuzco Land ///

Chez nous on a une table, quatre chaises, plus l’éternité.

 

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J’voudrais citer La croyance des voleurs en full — pour ça que j’en claque que la première phrase — tellement chaque mot est pile-poil-parfaitement bien calé à sa place à côté de l’autre, aussi apprêté qu’il pourrait l’être, nœud pap’ et costume trois pièces. Ces mots-là sont alignés correct comme sur une photo de mariage, ils se figent un instant dans leurs habits du dimanche mais on sait tous que derrière ça grouille, ça vit et ça bouge, qu’il y en a qui ferment les yeux, d’autres qui sourient de travers en te faisant les poches : les mots de La croyance des voleurs sont des bandits qui te mettent de la poudre aux yeux, ils t’emboucanent et te mènent en bateau, ils se jettent dans le tragique et te dessinent des momies, des bohémiens, des enfances magnifiques, ils t’apprennent à voler au-dessus de la Loire. J’voudrais te réciter ce bouquin par cœur et j’voudrais que tous les écoliers, quand ils overdosent de Prévert (que je biche aussi plusse que tout mais qui lui-même aurait été overdosé de lui-même, les cadavres exquis c’est beau rue du Château pour foutre des claques à Breton et dans les rangées des salles de classes pour dire je t’aime à ton amoureux secret, mais les poèmes trop récités ça s’avale pis ça se recrache par les yeux sans plaisir comme les quotes des films que personne voit et que tout le monde connaît ; si tu veux vivre Prévert, lis-le pour de vrai, arrête de le citer dans le vent, ça suffit de manger sur l’herbe sur les murs de ta fac), lisent ce texte de Chaillou, qu’est comme un rêve au millimètre, dramatique et fabuleux, tout habité d’Égypte et de mystère mais cousu main dans un coin de chez nous, qui m’a laissé un souvenir de lecture fou. Sûr que oui je m’en rappelle j’avais quinze piges et il faisait chaud dans ma campagne, entre la poussière et l’ensilage, avec en toile de fond le tchac…tchac…tchac du jet de l’enrouleur dans le maïs en face de ma chambre, le bruit du tracteur paternel et le farfouillage maternel dans la carrée. Quelques mois avant, on était allés dans un salon du livre, sans doute à Saumur ou guère loin, et je me rappelle du bonhomme, et comment je lui ai parlé, et comment il m’a parlé, et comment j’ai été impressionnée, et que j’me suis dit, lui, j’le connais pas, il m’connait pas, on s’parle comme ça, tranquille et pas mal longtemps ; alors c’est ça les écrivains vivants, et j’interpellais, gaillarde pis inconsciente « Mais… sur la quatrième, ils disent (à cette époque, ils je sais pas fou qui c’est, ces éditeurs, ah, ces éditeurs) que c’est une demi-autobiographie et ils demandent comment démêler le vécu de l’imaginaire. C’est quand même idiot, si on démêlait l’un de l’autre, y’aurait pas d’intérêt, ni à la littérature ni à la vie. » Des considérations de ce style, à l’époque je jouais à ça, ça me donnait un air important, tu sais. Ping-pong verbal, Chaillou sait faire fondre les mots sous sa langue comme sous sa plume. Petite palabre sur le bouquin, chose que j’aime pas guère d’ordinaire parce que ça veut souvent rien dire d’aligner des mots toujours les mêmes pour des inconnus, mais là c’était dans l’ordre naturel des choses, écriture un poil tremblotante et stylo vert qui prend son temps pour relier tout ça pis on se conclut finement par des salutations élégantes sourire contre chapeau, merci, chacun notre tour.

Mais, lecteur, mon cher inconnu du bataillon, ça te pose dans une ambiance qu’est pas du tout la bonne, et j’aime ça. Maintenant que j’ai fini de cavaler dans mon pays avec Chaillou, je pars au Pérou avec un autre personnage. J’en ferais un bouquin si j’avais assez de mots pour le décrire, ce mec. Te v’là le topo en deux mots.

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Quand tu claques tes billets entre tes doigts, le cœur en balance aux files des check-in, tu t’imagines tout pis son contraire en six secondes trois mouvements, cadence errance dans un tempo de fou, vibrato vers l’horizon, de l’espoir qui cogne à la porte, impatience mécanique, ça veut dire quoi de prendre l’avion sur un coup de tête, tu t’attends à tout pis à rien, c’est le vide au-devant, des vacances à ressort, on sait pas dans quel sens ça va partir. Si t’avais su. Bon Dieu, si t’avais su.

Ça fait huit ans pile que tu le connais quand tu débarques à Cuzco pis que tu vois un p’tit mec blond à bonnet de laine et tee-shirt orange, sourire joker, qui trépigne avec sa pancarte Roxouille aka BabyLove, feuille A4 qui se consume de bonheur sous le poids des retrouvailles. Dans ta face le passé la fac et Poitiers, le présent a un goût si fort que tu savais pas que c’était au menu. (En pensée, encore, j’te serre dans mes bras mon pote, une fois tous les mille ans qu’on se voit, ça valait bien le feu d’artifice qu’on s’est offert. Ensemble, on voyage express en première classe internationale.)

« Je t’ai pris un taxi, il est énorme. » Faque t’arrives devant une voiture Playmobil miniature, et ça y est, nous v’là dans l’ambiance. T’es sur la ligne de départ, coup de feu, go. Ça commence les fous rires sans pointillés, en ligne droite continue sans respirer, mal au buffet stop pitié, ça commence d’être dans le même moule dans le même souffle dans le même espace-temps, hors des cases imposées, au-delà du hors-piste et des limites naturelles, dans l’entre-deux de liberté qui existe au bout du monde, quand personne peut savoir et qu’il vaut mieux pas. Ça commence te rev’là toi l’ami/e d’ma vie, ça commence les grandes déclarations devant les boites de nuit péruviennes, au p’tit matin dans les lits superposés de l’hostal en pente, maudites marches qui te prennent le souffle, ça commence dans le froid des lumières de la nuit, ça commence dans la chaleur de la selva, ça commence sur les routes cahin-cahotant, ça commence sur le Machu Picchu, ça commence dans le tourbillon Cusqueña-tempête de neige-sac à dos-rhum Coca, ça commence à se pleurer dans les yeux des mots trop sérieux, ça commence Juancito & Popotte on the road, abusez avec modération, somos Perú, votez pour nous, ça commence à regarder les matches de Federer super-héros (et Kuerten qui saute comme un kangourou mais qu’est pas australien Roxou qu’est brésilien oui d’accord), ça commence toi tu vis ça moi j’vis ça on est fous on vit pareil on vit tout on dort pas on dort plus on avance insomniaques on se charcute le cœur à grands coups d’je t’aime on calcule on négocie on voyage en mode soles en mode solos on crapahute à la va-comme-j’te-pousse entre les ruines et la brume on se tirade des Inconnus en boucle sur les marches d’Aguas Calientes on n’a pas fait grand cas des Incas dans l’dédale de Cuzco on a fait plusse qu’un demasiado pour dire combien mais nunca pero nunca lo olvidaré et j’te ferais des cœurs avec mes mains si j’étais capable d’assumer la niantise (j’ai quand même pleuré à l’aéroport, vois-tu comme c’est fin pis con l’amitié, va).

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Va, vole, cours, vis, aime, joue, mon p’tit pote j’suis à tes côtés même de loin, on sera rarement sur le même continent on est pareils faut que ça bouge mais tout ce qu’on se dit, bringuebalés dans la course du temps, c’est de la bonne, c’est de la pure, d’la vérité en doses magiques, ça m’fait monter les larmes aux yeux ce soir, parce que je sais que t’es fou pareil et que si on se galère qu’on tergiverse qu’on se pose mille questions et qu’on doute peur vide suffoque, dans le rang de l’amitié on peut dire qu’on est carrés et plutôt balèzes. Du love-amistad plusse plusse, emphase dans l’euphorie. J’ai le doigt sur la souris, j’suis prête à reprendre un autre billet. Fais-moi savoir quand t’es dans les starting-blocks, j’ai de mon côté quelques morceaux de continents qui m’attendent, mais je ferai un creux dans mes vagues pour américalatiner avec teuwa.

Vivement.

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Journal — Orage ///

Enfant, il se souvient des immortelles, l’odeur sur les doigts, et, immédiatement après l’odeur : la soif. Les champs d’immortelles.
Il ne connaissait pas le nom, il l’a su bien après, quand il en était loin. Et le nom des immortelles nommait aussi l’enfance soudain déchirée de lui. Car ainsi nommée, elle s’éloignait dans le passé pour toujours, et même c’est le nom qui faisait exister le passé : il ne posséderait plus que le nom des fleurs et plus jamais l’odeur des fleurs.
S’il peut se souvenir de l’odeur, il ne peut pas la nommer, la décrire : comment décrire une odeur ? Enfant, il se souvient de la chaleur sur les immortelles et qu’il lui appartenait.
Maintenant, quand il pleut en plein été, c’est sur la ville et lui la regarde tomber en attendant qu’elle passe.
Enfant, les champs d’immortelles, il s’en souvient comme de la mer, c’était étrange d’y marcher : jusqu’aux mollets son corps plongé dans le bleu, le vert, le vent qui fouettait sur la peau toute une odeur salée.
Enfant, il disait à sa mère en ouvrant le poing : tiens, je t’ai fait un bouquet d’immortelles.
Mais il ne savait pas que cela s’appelait des immortelles, alors peut-être qu’il faisait seulement le geste de tendre les brindilles, et les mains noires, qu’il souriait dans l’ignorance du nom.

Arnaud Maïsetti, Quand la nuit vient

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Un grand zèbre au galop, qui crépite. Ça te dit rien ? Un cheval qui zèbre l’air électrique qui court tagadac tagadac tagadac au feu les nuages au feu v’là l’orage. Tu plonges dans du coton gris sale, ça tourbillonne au-dessus de ta tête, mais c’est sec, du bruit pas d’pluie, pas d’océan dans les rues, pas de tsunami qui mange la terre les palmiers les maisons pis les gens, que du magnétique quand tu touches l’air ça t’électrocute, mais oui ça crépite, comme les bougies immortelles qui s’éteignent jamais même si on souffle dessus cent fois là. Tu sais bien.
On est posés là déjà fin saouls dans les cigales de l’été, chaises bancales et plantes jaunes (pas d’eau pas d’air pas d’bleu pas d’vert), au bec nos clopes roulées lui avec filtre moi sans filtre, on drink du whisky cher dans des verres de luxe qui finiront brisés — puisque je suis là (mais il me fâchera même pas, il sait déjà.)
J’l’aime fou, comme on maraude tous les deux, dans la vie, sans rien se dire, rien du tout d’autre que parfois, tu m’manques, mais pas tellement, juste quand c’est important, mais même pas vraiment, on se dit rien, pas grand-chose, on n’a pas besoin, on se voit même presque jamais, on est loin, on se grand-déclare pas tous les quatre matins t’es mon ami/e pour la vie mais c’est fin parce que sinon ça perdrait de son charme. De se dire tout le temps qu’on s’aime ça use l’amour. J’ai appris à force, avant j’criais ça sur tous les toits par tous les temps, les grandes envolées lyriques main sur le coeur, idiote, c’était pas malin, et des fois encore j’retombe dans le panneau, mais ça s’améliore, j’fais gaffe.
Il s’affole sur les planches et aux feux rouges ; ça cavale dans sa vie, spectacle-spectacle, moi j’ordine lui il vend du rêve il raconte des histoires il coud des personnages il les mange pis il les ressuscite devant des gens assis qui applaudissent à la fin (toujours, j’ai pas vérifié mais y’a intérêt). À petite dose, mesurette, timbale, manchette, chavire, répète, dans son monde il y a du maquillage des costumes des balles, d’la sueur sous les projecteurs pis des apparences, pas mal ; ça s’entortille, ça rigole, ça réfléchit, ça tourne, c’est sans doute beau, mais j’sais pas trop, j’suis trop loin et j’vois rien, j’imagine.
On s’engueule souvent à la Brel, en noir et blanc, du vrai mais pas méchant, j’fais des grands gestes (c’est toujours moi qui commence), il est assez finaud pour pas choper la balle au bond mais ça arrive que le barrage craque et là alors oui, ça valdingue dans le vénère on fait pas ça dans la dentelle on tire à vue sans coup de semonce on mitraille on canarde on déchire on carnage, il m’énerve j’te cogne, il m’énerve j’te jure (mais c’est toujours moi qui perds). On s’engueule souvent mais en vrai ça fait longtemps, on vieillit.
Le vent se lève (il faut tenter de vivre), ça se lance ho-hé du chahut allez hue, la tonnelle du voisin, le hamac au fond du jardin, les branches contre les carreaux, les fleurs qui sortent de leurs pots les portes de leurs gonds, tout s’accélère et s’affole, feuilles tourbillons le tabac s’envole la gouttière dégringole, ça s’annonce, ça arrive, elle est là, la pluie. Zèbre flaque tagadac tagadac tagadac illumine folie lumière coup de foudre tonnerre, au galop dans ton ciel, course torrentielle, oui tout s’accélère et s’affole, le paysage surnage, l’horizon devient flou, tout bouge sauf nous.
Il dit Alors t’aimes bien J’dis C’est du combien d’âge Il m’dit Dix-huit J’lui dis J’aime bien.

On parle pas trop, on n’a pas besoin.


(C’était un rêve de cette nuit, ça n’a jamais existé mais tout est vrai.)
Photo Normand Gaudreault.

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Journal — Matin-monde ///

(et c’est déjà plus un journal, et c’est déjà un morceau de fiction) /// Je m’en vais lire ce soir Un éclat de givre qui attend bien sagement que je le finisse, qu’est beau, ça je le sais déjà.

Thé, vert, vapeur, lavande, pacane, poivre, noir, nappe, carreaux, rouges, blancs, carillon, vent, panier, torchon, carreaux, bleus, blancs, jardin, fleurs, salade, oignons, thym, tomates, séchées, huile, ail, jarres, terre, oeufs, caille, jambon, fumé, fromage, frais, pain, chaud, basilic, et le chat noir, son blase c’est Gabin, allongé dans le hamac tressé d’osier et de lin ; Lily danse toujours, dans son paradis figé. L’ombre de l’armoire la précède. La grandit. La mange. Embobine ses cheveux, emmêle ses traits, fond le rouge de sa robe au brun de sa peau.
/ Lily, pourquoi pleures-tu ?
/ Tu sais pourquoi, Mako.
/ Lily…
Ça gronde au loin, les rails, le train, et puis l’orage derrière, à la poursuite, ça cahote et ça rugit. On entend vibrer la voie ferrée, ça donne le hoquet au tourne-disque, trompette et contrebasse, il fait chaud, le monde sous cloche, nous sommes dans la vieille serre de bois et de verre, à l’ombre des fleurs, et sur nos têtes les nuages naviguent, sombres. Lily pleure, le vernis rouge s’écaille sur ses ongles courts, du vin lui coule entre les seins, elle ne sait jamais boire à la bouteille, et le ruisseau rigole dans son cou, veines éméchées. Lumière.
Et pluie.

/ Nous sommes pris au piège.
/ Oui.
/ Qu’allons-nous faire ?
Le perroquet s’accroche aux lianes, tourbillon de plumes, papillons bousculés dans l’onde. Lily s’apprête devant le grand miroir, rouge à lèvres, yeux bleus tonnerre. Sa robe de dentelle noire et de cuir ne laisse aucune place au doute, pas plus que son haut-de-forme orné de plumes de faisan, ses gants d’argent finement ciselés, sa boussole en cuivre au ras du cou, et ses deux antiques pistolets calés dans l’étui qui épouse ses hanches : Mademoiselle, avec son porte-cigarette au coin de la bouche et ses bottes d’aventurière, s’en va-t-en guerre. On se perd dans son décolleté, on dévale sans respirer les courbes voluptueuses qui la sculptent dans la lumière mourante du jour. Éventail. Dernier trait sur ses lèvres, elle plisse les yeux, lisse son corps de ses mains expertes, et scrute finalement son reflet.
/ Mako. Donne-moi le verre.
Absinthe.
Volcan, ravage, oesophage. Néons verts sur le trottoir. Violon tzigane et voix blues, de l’autre côté du fleuve, ça illumine, tempête et tumulte. Ça crépite. Le train passe, la serre vrille, le flot chante ; elle sort.
Je ferme la porte derrière elle, respire, et suis, fou.
Elle va devant, et ça fait longtemps qu’elle ne me prend plus la main. Notre enfance est naufragée, radeau, dérive, horizon, mirage, piège.

Rideau.

gabin-dort

Ça commence comme tous les matins, Gabin qui miaule, qui vient te ronronner dans la face pis qui s’affale sur toi en pensant qu’il pèse encore que le poids d’un paquet de pastas hé le cat tsé que t’en fais six des kilos maintenant, qui fonce crâne contre le tien en te léchant les joues — wake up Roxou y’a la giornata qu’est bonne et qui t’attend —, pis qui finit par mettre le boxon du diable pour que ça sente le caffè plus vite plus tôt dans la carrée — wake up j’ai dit. Ça commence comme tous les matins, le silence dans les murs, ici ou à Barcelona, c’est pareil, la ville dort avant 7h, en tout cas de mon côté de la ville, le réveil de l’ordinateur, du téléphone, de la tablette, des bidules qui se connectent mille milliards de mille fois par jour au reste du monde pour se rassurer / Yo-ho-ho on est ensemble, on vit pas dans des grottes les gars ! /, par quoi on commence aujourd’hui, et à qu(o)i il faut éviter de penser pour pas se ramasser des coups de poing direct dans l’buffet alors qu’on a encore les yeux collés et les cheveux en foin pis sales. Y’a des hommes et des femmes presque nus qui se trimballent sur les balcons, c’est le ballet du matin où tout le monde s’en cogne de pas être maquillé-sapé, c’est pas encore l’heure de s’en soucier, c’est pas encore l’heure de mettre les masques, un peu de répit, courage soufflons, ça sent le beurre et la confiture, les volets s’ouvrent, on arrose les fleurs, on fume sa première clope, et les deux pigeons qui ressemblent à des mouettes obèses se calent sur le rebord de la fenêtre pour se roucouler dans le bec des refrains de miettes de pain. À la con.

Y’a les matins ordinaires, qui balisent notre routine désespérassurante, y’a les matins We are the champions, quand on pourrait devenir Président de l’Univers tellement on a la ouache, on est Superman, on est Hulk, on est Wolverine, on est Fred Astaire, on est Raoul Duke, on est Amélie Poulain au Pays des Merveilles. Y’a les matins moustiques, les matins sans café, les matins sans argent, les matins en retard, les matins qui ronflent à côté, les matins crevés d’insomnies avec les yeux rouges, les matins tristes à base de Kryptonite, les matins d’amour à base de popopop (et re-salut Président de l’Univers), les matins gueule de bois — jus de citron avec un peu de sucre et boire beaucoup d’eau qui pique —, les matins d’après-midi — lit-hamac, chambre-plage, monde-Paradis, merci-bonsoir. Y’a les matins gris, les matins bleus, les matins silencieux, les matins coton, les matins couette, les matins vénères, les matins tonnerre, les matins caresses, les matins stress, les matins gosses, les matins pluie, les matins vides, les matins cigales, les matins coke, les matins nuits, les matins d’hôtels, les matins on the road, les matins de galères, les matins prisons, les matins désertiques, les matins chaotiques, les matins sous-marins, les matins loin. Y’a les p’tits matins les yeux fermés, les grands matins les mains ouvertes, y’a les matins d’infos en boucle, les matins catastrophes, les matins innocents, y’en a même qui chantent, y’a des matins sans lendemain, les matins cimetières, les matins ferroviaires, les matins bousculés, les matins bouchons, les matins coups de coude, les matins superbes, les matins gloire, les matins noirs, les matins à deux, ou même à trois, les matins chez les autres et jamais chez soi, les matins rosée, les matins volcans dunes forêts mers et baleines-paysages, les matins voyages, les matins montagnes, les matins castagne, les matins lune, les matins rues, les matins canapé, les matins mégots, les matins chute, les matins lutte, les matins sales, les matins pâles, les matins de retour, les matins de velours, les matins mensonges, les matins songes, les matins trêves, les matins rêves, les matins fous, les matins nous. Les matins rimes faciles et philosophie de comptoir, les matins de littérature sauvage, les matins de révolte, les matins importants, les matins sang, les matins talons clac clac sur le bitume, les matins amers tuméfiés, les matins sincèrement désolés, les matins quiproquos regrets souvenirs trous noirs, les matins courageux, les matins ombrageux, les matins va t-en pis ne reviens pas pis laissons-nous vivre comme ça c’est mieux ça fait des matins d’adieux après des matins de draps déchirés d’oreillers retournés, des matins de guerriers en chambre, de batailleurs de lit, de champions du monde de peaux collées griffées mordues de lèvres cousues dans les tiennes d’yeux qui plongent qui s’noient qui s’broient d’allers-retours de puits sans fin depuis cent fois, on aurait bien pu faire le tour du monde l’un dans l’autre tout mélangés à deux sur not’radeau, un peu ici un peu là-bas, dans les clairières et dans les bois, un peu dehors un peu dedans, les petites morts qui rendent vivants, on aurait bien pu à deux sur not’radeau, quand le temps s’arrête et qu’on est beaux, si t’avais voulu, si t’avais su qu’ces matins-là étaient pour nous.

D’accord ça fait surtout des matins sans lui sans elle, la radio grésille et la douche est froide. Alors on s’connecte, mille milliards de mille fois entre le jus d’orange et le dentifrice, on part à l’assaut des journées qui s’embouclent, un deux trois un deux trois et un deux trois quatre, le ballet recommence, derrière la fenêtre les balcons se repeuplent de gens qui dorment ensemble et qui s’parlent plus, c’est l’heure pour toi de mettre du noir autour d’tes yeux et d’nourrir ton chat, clac clac sur le bitume v’là la rue qui s’allume. Y’a des matins foule sentimentale c’est comme ça qu’le monde s’installe.

Yo-ho-ho.

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Journal — Escale ton coeur ///

Y’a juste un sourire, dans ma face, qui est apparu. J’ai respiré fort, tellement fort qu’un chef d’orchestre m’est rentré dans l’nez.
Y’a atterri dans mon chest (et croisé la gang du Bus magique qui tournait l’épisode du corps humain.)
Y’a sorti sa baguette et y’a dit à mon cœur : « Attache ta tuque le gros, tu vas accélérer et battre plus fort. Accélérer et battre plus fort. Accélérer et battre plus fort. »
Boum, il bat. Boum, encore. Manquait juste un « Chica chica » et on avait une toune d’Alys Robi.

Pause dans la course, respiration. Nécessité de fermer les yeux pis de mettre des mots là-dessus. Ça te calme dans le tourbillon de la vie, ça te dit : Respire, wow, t’es pas obligée de courir tout le temps, un mot après l’autre, un pied devant l’autre, personne est à tes trousses. Ça non, et faudrait ben du courage, parfois je me suis plus moi-même, catch me if you can. Je suis comme Lucky Luke qu’aurait troué son ombre avec un peu trop d’enthousiasme, pis qui se dirait : Fuck, j’en avais encore besoin, quelqu’un a-t-y une trousse de secours, ombre à terre, ombre à terre !
Ces derniers temps, j’ai couru pas mal vite entre les trains et les avions, j’ai grimpé sur le podium de quelques galères, j’ai roulé ma bosse, là, pas très loin, mais sans arrêt, ça épuise mais ça rend vivant.
J’ai travaillé dans les aéroports et les gares, pas facile le working nomade, et pas facile surtout le travail maintenant que j’ai compris — je le savais avant mais je le vérifie désormais — qu’il y a pas tellement d’amitié là-dedans, jamais jamais quand l’oseille se radine, et que tous les coups sont permis. Coups de couteau, coups de massue, coups de tête balayette, les beaux discours pour la gloire et les mesquineries pour les fonds de tiroir, même si les bons sont méchants, à quoi ça sert de passer ses nuits pis ses jours à se battre dans le vent ? Comment ils font pour se regarder dans le miroir ces gens-là, qui méprisent bien haut bien fort tout le reste, se proclament victimes mais marchent en bourreaux ? La cour des mensonges, la gigue de l’ego, on la joue solo pour briller plus fort, ça éblouit, c’est joli, et tout le monde n’y voit que du feu, car le but finalement, c’est de tirer la couverture à soi pour être sûr d’avoir toujours chaud. C’est sans doute humain, mais ça fait mordre la poussière aux naïfs. Bref, c’est ça l’édition. Aussi.

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Dans le clan des Positifs, je recommence le travail « public » (en coulisses, j’ai beaucoup bossé, notamment pour anticiper les trois semaines de Pérou qui arrivent, mais j’étais fatiguée de communiquer publiquement, je ne savais plus quoi dire, comment le dire, et surtout j’avais envie de me taire, c’est usant de parler, surtout sur Internet, sans cesse épiée, chaque parole interprétée de travers, chaque mail comme une possible engueulade, chaque tweet sujet à débat — pas les miens, j’aime pas les batailles rangées de cours de récré —, c’est le jeu du Web, je sais), et la publication du beau premier livre de la « rentrée » me redonne du souffle. Galère parce qu’on n’a pas encore Internet, et qu’on jongle entre le Free Wifi et une clé 3G. Travail solidaire et collectif amorcé ces derniers mois avec le comité éditorial et les directeurs de collection qui me fait me sentir moins « seule » — même si Gwen a toujours été là of course — et me permet de prendre du recul. Quand on est dedans H24, pas facile. Pour ça que cet été était nécessaire aussi, pour m’éloigner du travail, de l’édition, du graphisme, du code. Revoir les copains, recharger les batteries, repartir à l’assaut, tac tac, en y laissant quelques plumes quand même, mais quand on joue avec le feu…
Panoz bosse dingue, on a loupé Lurs (invités par Frank Adebiaye, on lui en a fait voir de toutes les couleurs avec notre planning impossible là, tout ça pour pas pouvoir venir, honte), les problèmes de déménagement, de voiture, on a encore plein de projets pour Chapal&Panoz, jamais trop le temps de m’y mettre autant que je le devrais, mais Panoz bosse dingue, dingue, et bien, augmente de level, gagne des points, gagne des vies, on réseaute juste pas assez, on n’est pas des businessmen, on est des ours.
Comme un signal, j’ai revu ma pote d’enfance Julie il y a quelques jours, elle avait gardé toutes les lettres envoyées depuis toujours — best friends forever, toi-même tu sais, avec des coeurs et de l’espoir — et déjà en 6e, j’avais calculé que « dans cinq ans, avec mes économies, je pourrais me payer un joli voyage ». Je pense qu’on ne se retrouve jamais. On est un peu moins innocents, mais on nage quand même dans l’inconnu, on se perd toujours autant. Tant mieux.

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Génova, c’est une escale. C’est comme être en vacances dans un petit village italien. Il y a les ruelles, les petites boutiques, ce qu’il faut de bruit pour que je n’aie pas l’impression de mourir dans le vide, la cuisine merveilleuse à pleurer, on sent la mer, le port, ça vit, ça grouille sous les arcanes, il y a le soleil et il y a la pluie, ça vente, ça chante, et il y a surtout le sourire des gens. On fait chauffer l’eau dans une petite casserole pour noyer le café dans la cafetière à piston, on ouvre les rideaux et les fenêtres dans le clair-obscur des matins pas encore bien dessinés, on mange de la ricotta, du pesto et de la mozzarella avec des pomodori et du jambon de Parme, la bière est rossa et piccola, l’atmosphère cotonneuse, on dort bien, on ne se réveille vraiment qu’à midi je crois, on fait sécher son linge aux fenêtres, on arpente, on marche, on grimpe, on redescend, rien n’est compliqué ici, les papiers, la vie, c’est de l’huile, ça coule tout seul, ça dévale les pentes, dans le labyrinthe de pierres et d’ombres, et ça ronronne au bout, c’est chaud, c’est un film avec Hepburn, avec des robes à pois et de la musique jazzy dans l’air. Mais je suis encore en transition, je me dis : On verra après le Pérou. On verra pour parler italien correctement — je parle espagnol avec des mots italiens, je comprends ce qu’on me dit, mais j’ai pas le réflexe de parler —, on verra pour aller au théâtre, au cinéma, pour rencontrer des gens, pour ranger les livres, pour aménager le bel appartement, avec le parquet brun un peu vieux qui glisse, avec les grandes fenêtres qui attrapent la lumière et le chat noir Gabin qui biche fou dans son nouvel univers, on verra après. On verra bien.
Barcelona ne me manque pas.

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Pour l’instant, à la fenêtre, je souffle dans mon truc-à-bulles — personne sait comment s’appelle cet engin, je me trompe ? —, ça s’envole chez les gens qui sont posés à leurs fenêtres de même, j’écoute RJD2 (celle-là) et je bois du vin blanc, en bas la terrasse du bar, c’est un bonheur suspendu, j’accroche mon coeur comme je peux, je fais un noeud pour l’empêcher de faire n’importe quoi, je ferme les yeux, pis j’enfouis profond ce sentiment qui m’anime comme un moteur, celui de vouloir être là où je ne suis pas, c’est-à-dire partout, c’est-à-dire nulle part, c’est-à-dire loin.
Pour une fois, je sais bien où j’aurais voulu être /// mais… ce qui remue, ce qui bouillonne, ce qui anime dans l’impossible, ça fait pleurer les petites filles de 26 ans dans la chaleur italienne et ça les fait sourire en même temps.

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Un commentaire

Journal — Mamie ///

21/24 juin 2013 — Comme les aléas de la vie font qu’on ne peut pas toujours aller aux enterrements… C’est mon frère qui est à la guitare, c’est moi qui parle. J’espère que ça va pas casser toute l’église aujourd’hui. Pourquoi le publier ? Parce qu’après tout, le blog est une mémoire comme une autre et que la mort n’est pas à cacher ou à garder dans son coin. Imaginez, dans cinquante ans, retrouver ce fragment… Ça sera pour mes p’tits enfants, tiens !

Écouter — Audio

Quand j’étais petite et que je ne connaissais rien de la mort, je pensais que les mamies étaient éternelles, qu’elles nous voyaient grandir, qu’elles nous racontaient des histoires sépia, et qu’elles nous voyaient devenir des mamies à notre tour. Quand j’étais petite, je pensais vraiment que j’allais devenir mamie avec toi, Mamie.
Bon… Maintenant j’ai 25 ans, et je sais qu’il faut s’habiller en noir aux enterrements. Comme s’il fallait annihiler tout espoir de ce jour, il faut toujours qu’on s’habille en noir aux enterrements, il parait que ça veut dire qu’on est tristes, comme si on avait besoin de le prouver à qui que ce soit. Moi, je m’habille pas en noir : je suis en Espagne, bien loin de vous malheureusement, mais je te garantis ma petite Mamie que pour moi t’es toujours sur ton vélo, que tu tricotes toujours des écharpes au kilomètre, pleines de couleurs, sur un banc au Paradis des mamies avec d’autres mamies qui sont pas en noir, et que vous maudissez le vent, la pluie, le soleil et le temps qui passe, tout comme avant. Et moi quand je serai mamie, je dirai à mes p’tits-enfants, vous savez, ma Mamie à moi, je l’ai connue pas plus haute que trois pommes, elle avait pas sa langue dans sa poche, elle m’appelait Nanane alors que tu parles d’un surnom, Nanane, personne m’a jamais appelée Nanane sauf elle, mais c’était Nanane que voulez-vous, et quand j’étais petite, je dormais dans son énorme lit et il y avait un dessin de Pierrot accroché au mur qui me faisait peur parce que je croyais qu’il était vivant, et elle avait des poules, c’est à ce moment-là où je me suis posée la fameuse question : qui de l’oeuf ou la poule arrive en premier, et dans sa petite maisonnette au bord des rails, parce qu’elle était garde-barrière, oui oui, c’était la chef des trains qui passent ou qui passent pas, dans sa petite maisonnette, je montais à l’étage du haut pour regarder le jardin par une petite fenêtre et ça me paraissait être un monde énorme et fantastique, tout flou et mystérieux maintenant que j’y repense. Je leur dirai, là vous voyez, sur cette photo, c’est ma cousine Anaïs et moi, on est toutes petites, en robes à fleurs, et là c’est mon frère Jojo, il est encore plus minuscule, à part bien sûr ses énormes lunettes, on fait du xylophone devant la maison, on joue à la dinette, on joue à l’éternel jeu du cochon qui rit et il manque toujours un dé, ça a un goût de printemps ou d’été, et Mamie elle nous prend en photo, parce qu’elle, elle sait que le temps passe.
Et puis je leur dirai ce que j’ai compris la première fois que j’ai dû m’habiller en noir.
Je leur dirai que je suis croyante de rien, mais que je vis comme si tous les gens que j’aime et qui sont partis étaient toujours à mes côtés, qu’ils m’observaient et parfois même qu’ils me soufflaient les bons choix à faire. Je leur dirai que ça me fait sourire de penser à tous les vieux livres de ma Mamie que j’ai lus 100 fois, surtout Un sac de billes, à toutes les fois où elle m’a dit « Ah ça, Nanane, c’est sûr que t’as une tête à chapeau », à toutes les fois où elle faisait ses mots croisés en mettant plusieurs lettres dans la case pour que le mot rentre, à toutes les fois où elle me disait « Booouh, c’est pas encore demain qu’il va faire beau », à toutes les fois où elle disait à Jojo « Qu’est-ce que t’as encore grandi » ou « Qu’est-ce que t’as pu en faire des siestes dans ce lit ». À cette dernière fois où je l’ai vue et qu’elle m’a dit quelque chose qui voulait dire « Oh, tu sais, je suis une mamie, toi t’es jeune, mais la vieillesse ça fatigue, un jour il faudra bien mourir, c’est la vie ».
Et bien Mamie, nous y sommes ; te voilà à l’endroit où il ne fait ni trop chaud ni trop froid, à l’endroit où ceux qui sont déjà partis attendaient de te retrouver, au carrefour de la vie et de l’éternité.