Fragments / Petite graine

Elle s’infiltre insidieuse la nuit quand tu t’éteins, le jour quand tu crois que la pluie l’a noyée que le soleil l’a grillée. Elle est là, tout le temps, et même si elle dort… souvent ce n’est que d’un œil, crois-moi. Elle ravive des douleurs qui n’ont jamais existé et t’enroule dans les histoires que tu as tricotées. Elle est là, sombre, orageuse et tourmentée, invisible et partout. Elle est le cri silencieux qui résonne dans ta tête.

Elle frappe à ta porte, se cache sous ton lit, rôde dans les rues, éteint les réverbères, fait reculer le temps, élève des falaises au-dessus des mers pour mieux t’y jeter. Elle est les mots que tu voudrais rattraper quand ils sortent de ta bouche, trop tard, toujours trop tard, et ils te poursuivent, et ils s’impriment, creusent sous ta peau, tournent en boucle jusqu’à devenir obsession, jusqu’à devenir douloureux. Elle est ta colère, ta rage, ta passion, ta folie. Elle est dans chacune de tes larmes, elle est dans chacun de tes pas. Elle te fait suffoquer et haïr, te donne envie de crever mais t’empêche de le faire. Elle a son beau visage, celui qui te rend euphorique, qui te rend surpuissante, qui donne à ta vie des parures d’aventures. Et il faut l’avouer, elle la rend souvent incroyable. Elle te fait prendre des risques, elle te donne le frisson, elle t’assomme te fascine t’abandonne dans la foule, te perd seule dans le déluge, celui qui tempête à l’intérieur et contre lequel il n’y a pas de refuge. Elle t’assassine lentement et c’est ton poison et c’est ton venin, c’est ta chute ta perdition et tes plus beaux jours souvent. C’est malgré toi, à travers toi, en diagonale depuis ta tête jusqu’à ton cœur. Elle te vole ta mémoire, elle t’enlève ta morale. Elle saccage tes valeurs, te fait mentir, tromper, tricher. Elle t’isole. Elle te fait sentir plus bas que terre. Elle foule aux pieds ton identité, efface qui tu es, transforme ton horizon, t’offre mille visages. Elle fait souffrir ceux que tu aimes et c’est bien ça qui te torture, car elle c’est toi et personne ne peut la voir, et tout le monde la devine, pourtant. Ceux qui sont autour l’attrapent parfois et la font taire, mais le bâillon est trop lâche, sa voix reprend toujours le dessus, un jour ou l’autre, tu le sais, tu l’attends, tu l’entends. Tu la mets dans un coin tout noir pour éviter de la voir. Elle est terrible cette petite graine à deux faces qui pousse en toi et contre laquelle tu ne peux rien.

Et puis soudain, lumière. On lui donne un nom et ça sculpte dans tes mains d’autres formes, et ça fait passer devant tes yeux fermés un nouveau kaléidoscope. S’enfuir ?

Petite graine amasse d’la mousse, ramasse te pousse t’agace t’étouffe te tabasse et te bouffe quand elle dévale la pente de tes humeurs. Elle rebondit de la linea alta à la linea baja, et tourne autour de ta planète comme un satellite chaotique. Chaos, c’est l’chaos, la BO en VO d’un fléau, dégâts collatéraux, pourtant elle t’appartient et te tient chaud, tu t’habitues, tu la domptes l’apprivoises la mets en cage et tu lui donnes des ailes, parfois, pour respirer, pour la liberté.

Petite graine t’ordonne mets des coups de poings mets des coups de pied serre les dents et pleure en silence fais du bruit enterre-toi dors dors dors et ne mange pas. Bois. Petite graine ton désespoir petite graine tes plus grands soirs, petite graine lumineuse magnifique et grandiose, petite graine catastrophe ravageuse imprévisible, petite graine des hauts trop hauts et des bas trop bas, petite graine des montagnes russes, petite graine comme une pluie froide sous le soleil une pluie chaude en plein hiver, une musique qui traverse ton monde, petite graine te fait cavaler dur, petite graine te fait aimer fou, petite graine t’écrase par terre pour te faire monter plus haut.

Petite graine, en arracher les racines, mais coupe une tête il en repousse deux, alors petite graine dans une cage en verre blindé, fragile et à l’abri, ta meilleure ennemie, tu la nourris et la caches, et parfois juste pour vivre tu perds la clé.