Fragments / Humanité

Vous étiez grands vous étiez tout vous mangiez le monde à pleines dents et puis trop lourds vous êtes tombés à genoux /
Et on vous a relevés.


Vous avez brouillé les pistes, on a retrouvé le fil, vous avez joué, prié, cru, souffert et pleuré /
On vous a écoutés.
On a modelé vos corps et vos âmes à l’intérieur et vos terreurs et vos fuites et vos espoirs et vos souffrances et vos regards et vos chemins et vos destins et vos sourires et vos déchirures et vos passés et vos futurs et vos regrets / on a orchestré chaque battement de vos cœurs pour que vous puissiez rester éveillés quand nous savions que vous étiez déjà morts.
On a martelé, créé, inventé, soufflé des légendes, des dictons, des fois, des passions, des dieux, des raisons.
Vous avez broyé nos espoirs dans le noir de vos cœurs, on vous a pardonné.
Vous avez détruit, volé, pillé, violé, tué, meurtri la terre meurtri les chairs. Vous avez inventé l’enfer pour qu’il y ait un endroit qui puisse vous accueillir / celui que nous vous avions donné n’était plus assez vaste. Vous pensiez grandir. À chaque pas vous alliez en arrière. Vous pensiez savoir. Savoir ? À chaque pas, vous perdiez la mémoire. Fous, vous étiez fous.
Et puis un jour, quand tout s’est arrêté, on vous a recueilli, on vous a soigné et on vous a relancé. Dans la bataille. Fous, nous étions fous. Au croisement de l’impossible et des étoiles, au sommet de l’indicible, imperturbables, nous étions là. Vous aussi, mais vous ne le saviez pas.
Et vous avez perdu la mémoire. Alors vous avez recommencé. Encore et encore. Sur le fil infini du temps, vous avez marché pour mieux tomber. À l’aveugle, les yeux bandés.
Nous avions tous les pouvoirs. Et vous nous avez dépassés. Nous pensions vous contrôler, vous nous avez échappé.
Vous étiez perdus dans l’immensité, nous vous avons repêchés. Vous vous êtes noyés. On a voulu vous apprendre à nager. Vous ne vouliez pas écouter. On vous a donné de l’or, vous en avez fait du sang. On vous a donné de l’air, vous en avez fait de l’argent.
Il faisait nuit. Nous vous avons offert la lumière. Vous vous êtes brûlés.
Vous étiez seuls, nous avons créé l’amour. Vous vous êtes entretués.
Alors on vous a donné la pierre, pour qu’enfin vous puissiez vous allonger. Sous la terre, là où il n’y a ni paradis ni enfer, êtres de poussière déchirés entre le néant et l’éternité, on vous a oubliés.