La Dame au Chapal





L’ora(n)ge — Emilio Sciarrino

Category : Articles Jan 11th, 2012

Atten­tion les yeux, ceci est une chronique orig­inelle­ment pub­liée sur le blog d’ePagine. Bon, pas de chance, ils tombent sur moi et mon sale lan­gage. La prochaine fois, promis, je ferai quelque chose d’un peu plus lit­téraire. Mais comme tout le monde fait des choses lit­téraires hein… Usant, à force (qu’elle dit la drô­lesse). Merci à Christophe Grossi pour cet éta­lage de com­pli­ments alors que je ne l’ai même pas payé pour (souvenez-vous, je vous avais parlé du bon­homme ici).

C’est la deux­ième fois que je parle d’Emue. La pre­mière fois, la treiz­ième fois. Je les biche, c’est ainsi. J’ai d’ailleurs un peu tardé à en repar­ler alors que j’avais promis, mais la vie, tout ça…

Sasufi a fait l’identité visuelle d’Emue

Playlist

J’ai lu L’Orange d’Emilio Scia­r­rino en écoutant petit a) Edward Shape & The Mag­netic Zeros, petit b) Mum­ford & Sons, petit c) Bashung, petit d) Dutronc, petit e) Brel (ça vous met dans l’ambiance comme ça).

Qui c’est cet Emilio Sciarrino ?

Je ne savais point que Môssieur Scia­r­rino avait reçu le Prix du Jeune Écrivain 2006, était lau­réat du con­cours de nou­velles CDL/Delicious Paper 2010 et Prix du Livre Numérique 2011. Je viens de m’en ren­dre compte, j’aurais peut-être dû incliner mon cha­pal lors du Book­camp où je l’ai ren­con­tré plutôt que de lui envoyer ma fumée de vieille clope roulée dégueu­lasse dans la gueule en lui bal­ançant un mil­liard d’idées (j’espère que tu as tout noté mon p’tit gars, atten­tion je guette). Excuse-moi Emilio, j’avais remar­qué en lisant tes blog­posts que t’étais un bon, je savais pas que t’étais un très bon. Mais trêve de galé­jades. Pas­sons aux choses sérieuses.

C’est pas nou­veau, on vous parle de nouvelles 

Faut vous dire “Mon­sieur que chez ces gens-là” (à la Brel), on pub­lie de la nou­velle. Ce qui n’est pas mon genre de prédilec­tion à la base (pas du tout). Ça me frus­tre. Je me dis (et que ce soit Mau­pas­sant ou Scia­r­rino ça n’y change rien) : “oui, mais”. Oui, mais, ça mérit­erait d’être plus développé, ça mérit­erait qu’on ne me laisse pas seule dans le vide. Je me retrouve sim­ple­ment con­fron­tée à ma pro­pre frus­tra­tion, je sais bien, mais enfin.

Emilio, c’est lui.

Alors, parlons-en de cette Orange à la cou­ver­ture si mer­veilleuse­ment illus­trée par Sasufi.

J’ai décidé d’écrire en même temps que de lire. On va dire que c’est un arti­cle de lecture-écriture en temps réel. (En fait je fais presque tout le temps ça, je ne le dis juste pas) mais pourquoi atten­dre la fin pour en par­ler ? Je ressens, tu mor­fles, c’est cor­rect. Ça m’évite de me per­dre dans mes anno­ta­tions, tu les vivras en direct, tu n’y échap­peras pas. C’est un mode comme un autre de partager. Ne pas relire, ne pas refor­muler, tout bal­ancer, tapis. Je ne vais pas tout racon­ter. Je ne vais pas tout livrer, sinon vous n’aurez plus rien à lire et surtout cette chronique fera 15.000 signes. Il faut choisir.

Lisons mes amis, lisons

Pre­mier titre, ça m’agrippe. Tristesse des colo­cataires. Atten­tion je con­nais bien, je suis colo­cataire depuis sept ans et triste depuis encore plus de temps. Voyons.

Ah ah (cri de vic­toire), je retrouve un franc-parler qui résonne en moi : fait chaud, les colocs sont qua­tre, ça révise, ça sort, ça (oh mon Dieu) se mas­turbe, et surtout, chose que je n’ai jamais con­nue en un mil­liard d’années de colo­ca­tions : ça a des règles pour faire l’amour. De type “il est inter­dit de faire l’amour dans une cham­bre où dor­ment d’autres colo­cataires”. Ça me fait douce­ment rigoler, mais pas­sons (d’ailleurs ça ne fonc­tionne apparem­ment pas). De toute façon :

L’air avait une étrange couleur orange et une amère saveur de thé.”

L’appartement 302 sent le sperme et la sueur, je vous le dis tout de go. Les p’tits mecs rêvent d’avenirs bril­lants et de filles au men­thol alors vous voyez le désas­tre. Je vais par­ler de quo­ti­dien (pas à cause du sperme et de la sueur, merci, on passe) à cause du “café-goudron” sur la ter­rasse, du foutoir qu’on trouve dans les rues et qu’on entre­pose chez nous, et de la chaleur. Pour moi cette chaleur, elle était sim­ple­ment toulou­saine mais j’ai l’impression que ces colocs étaient au beau milieu du Sahara. Ils cherchent la mer. Ça leur laisse un goût amer dans la bouche (je suis à peu près sûre que c’est la bière).

Deux­ième titre, ça me pique. Mémoires d’un cac­tus. Dutronc Power Style, ça tombe bien. Quand la musique colle avec les mots, quoi de plus jouissif ?

Juste pour le style (et le cac­tus), ce bon vieux Dutronc

Troisième titre — ah parce que vous aviez cru que j’allais vous racon­ter ce qui se pas­sait pour le Cac­tus ? Trop facile, il faut que vous le lisiez, c’est plein d’émotion et d’humour, je n’ai pas le droit d’en dire plus parce que ça gâcherait tout. Oui, je prends soin de cette his­toire. Ce Cac­tus me fait penser à celui du Plup de Balek d’ailleurs. Bon allez, je vous donne une cita­tion mais c’est bien parce que c’est vous :

Aujourd’hui un bou­quet énorme de roses rouges a été vendu. C’était un joli garçon qui l’a acheté. Les roses rouges ont éclaté de joie, d’un rire aigrelet et pro­fond. Elles m’ont regardé, nar­quoises, impudique­ment étalée sur la table pen­dant qu’elle les enrobait. […] Moi, per­sonne ne me voit. Je me tasse dans mon coin. Je cherche mes sem­blables. C’est à cette époque, je crois, que j’ai com­mencé à dur­cir mes épines.”

En ce qui con­cerne le troisième round, voici “Marie, Ari­ane, Mar­i­anne” (dont le titre me fait penser aux héroïnes de la Fête Foraine d’André Costa, livre qui a forgé une part de mon imag­i­naire enfan­tin avec le 35 Mai d’Éric Käst­ner, que je vous con­seille, même adultes et encore avec toutes vos dents), ça devient n’importe quoi : le bon­homme a un sourire si écla­tant qu’il faut porter des lunettes de soleil, il y a un micro-climat trop­i­cal, toute la famille se la joue à la Simp­son, (on ver­rait presque des cadavres, mais chut je n’ai rien dit) bref : les Lam­bert sont tarés. J’ai vécu cette nou­velle à la Joyeuses Funérailles : en me mar­rant. Emilio Scia­r­rino n’y va finale­ment pas de main morte — peut-être parce que je con­nais le bon­homme mais enfin ! Je ne pen­sais pas ça de lui… — et quant au reste, il ne s’agissait ici que d’un amuse-gueule…

Hein, quoi ? Qu’entends-je ?

Mar­i­anne découpa pénible­ment le cadavre, puis alla chercher les enfants.”

Dia­ble…

Je con­tinue la lec­ture mais on dit ensuite “etcetera”. Parce que je ne vais absol­u­ment pas tout vous racon­ter, hors de ques­tion, il faut entretenir le sus­pens. Je pour­rais décor­ti­quer chaque nou­velle mais ça gâcherait tout le plaisir. Ce qu’il faut retenir c’est que Mon­sieur Scia­r­rino pos­sède une écri­t­ure mature — et j’insiste sur ce mot-là — sans faute de ton, plume assurée, noirceur, légèreté, humour, beau­coup d’émotion et de justesse, entremêlés avec brio. Emilio ne se can­tonne pas à un seul univers : j’imaginais aut­ofic­tion et urban­isme, je tombe égale­ment sur quelque chose de très visuel : j’aurais bien vu au moins une image de Sasufi pour chaque nou­velle… Ben oui, c’est un ebook, ça ne pèse pas si lourd que ça, ça ne coûte pas trop cher en encre… (je tente un appel, sait-on jamais).

Je n’ai qu’une seule sen­sa­tion un peu “néga­tive” et absol­u­ment con­tra­dic­toire avec ma vision des nouvelles-que-je-voudrais-voir-plus-longues-sinon-je-suis-frustrée : ici c’est tout le con­traire. Il y a quelques moments où je pen­sais que c’était la fin, the end, ter­miné bon­soir. Pas que je m’en lasse (du tout), mais je trouve finale­ment qu’il y a plusieurs fins dans ces nou­velles et peut-être que je me suis essouf­flée parce que pas habituée à ce rythme-là. Néan­moins, quand je parle de rythme, je colle une men­tion spé­ciale à la con­struc­tion et à la mise en forme du texte : c’est peut-être bête mais cette sépa­ra­tion de ce qu’on appellerait des chapitres par des astérisques, ça aère le texte, ça le délim­ite par­faite­ment et nul n’est besoin d’en rajouter. Ça me donne des idées (on ne pense jamais aux choses sim­ples finalement).

Je vous con­seille en tout cas de marcher aux côtés de Kim (où est-ce Mario ?), d’Anya et de tous les autres. Neuf nou­velles qu’il faut garder dans son reader mais atten­tion, le Mon­sieur Scia­r­rino n’en est pas à son coup d’essai : il a pub­lié Transnis­tria  chez Kirographaires et Ne rien faire et autres nou­velles chez Buchet-Castel. Lisez-le, il vaut le détour le bougre.

SHARE :