Attention les yeux, ceci est une chronique originellement publiée sur le blog d’ePagine. Bon, pas de chance, ils tombent sur moi et mon sale langage. La prochaine fois, promis, je ferai quelque chose d’un peu plus littéraire. Mais comme tout le monde fait des choses littéraires hein… Usant, à force (qu’elle dit la drôlesse). Merci à Christophe Grossi pour cet étalage de compliments alors que je ne l’ai même pas payé pour (souvenez-vous, je vous avais parlé du bonhomme ici).
C’est la deuxième fois que je parle d’Emue. La première fois, la treizième fois. Je les biche, c’est ainsi. J’ai d’ailleurs un peu tardé à en reparler alors que j’avais promis, mais la vie, tout ça…
Playlist
J’ai lu L’Orange d’Emilio Sciarrino en écoutant petit a) Edward Shape & The Magnetic Zeros, petit b) Mumford & Sons, petit c) Bashung, petit d) Dutronc, petit e) Brel (ça vous met dans l’ambiance comme ça).
Qui c’est cet Emilio Sciarrino ?
Je ne savais point que Môssieur Sciarrino avait reçu le Prix du Jeune Écrivain 2006, était lauréat du concours de nouvelles CDL/Delicious Paper 2010 et Prix du Livre Numérique 2011. Je viens de m’en rendre compte, j’aurais peut-être dû incliner mon chapal lors du Bookcamp où je l’ai rencontré plutôt que de lui envoyer ma fumée de vieille clope roulée dégueulasse dans la gueule en lui balançant un milliard d’idées (j’espère que tu as tout noté mon p’tit gars, attention je guette). Excuse-moi Emilio, j’avais remarqué en lisant tes blogposts que t’étais un bon, je savais pas que t’étais un très bon. Mais trêve de galéjades. Passons aux choses sérieuses.
C’est pas nouveau, on vous parle de nouvelles
Faut vous dire “Monsieur que chez ces gens-là” (à la Brel), on publie de la nouvelle. Ce qui n’est pas mon genre de prédilection à la base (pas du tout). Ça me frustre. Je me dis (et que ce soit Maupassant ou Sciarrino ça n’y change rien) : “oui, mais”. Oui, mais, ça mériterait d’être plus développé, ça mériterait qu’on ne me laisse pas seule dans le vide. Je me retrouve simplement confrontée à ma propre frustration, je sais bien, mais enfin.
Alors, parlons-en de cette Orange à la couverture si merveilleusement illustrée par Sasufi.
J’ai décidé d’écrire en même temps que de lire. On va dire que c’est un article de lecture-écriture en temps réel. (En fait je fais presque tout le temps ça, je ne le dis juste pas) mais pourquoi attendre la fin pour en parler ? Je ressens, tu morfles, c’est correct. Ça m’évite de me perdre dans mes annotations, tu les vivras en direct, tu n’y échapperas pas. C’est un mode comme un autre de partager. Ne pas relire, ne pas reformuler, tout balancer, tapis. Je ne vais pas tout raconter. Je ne vais pas tout livrer, sinon vous n’aurez plus rien à lire et surtout cette chronique fera 15.000 signes. Il faut choisir.
Lisons mes amis, lisons
Premier titre, ça m’agrippe. Tristesse des colocataires. Attention je connais bien, je suis colocataire depuis sept ans et triste depuis encore plus de temps. Voyons.
Ah ah (cri de victoire), je retrouve un franc-parler qui résonne en moi : fait chaud, les colocs sont quatre, ça révise, ça sort, ça (oh mon Dieu) se masturbe, et surtout, chose que je n’ai jamais connue en un milliard d’années de colocations : ça a des règles pour faire l’amour. De type “il est interdit de faire l’amour dans une chambre où dorment d’autres colocataires”. Ça me fait doucement rigoler, mais passons (d’ailleurs ça ne fonctionne apparemment pas). De toute façon :
“L’air avait une étrange couleur orange et une amère saveur de thé.”
L’appartement 302 sent le sperme et la sueur, je vous le dis tout de go. Les p’tits mecs rêvent d’avenirs brillants et de filles au menthol alors vous voyez le désastre. Je vais parler de quotidien (pas à cause du sperme et de la sueur, merci, on passe) à cause du “café-goudron” sur la terrasse, du foutoir qu’on trouve dans les rues et qu’on entrepose chez nous, et de la chaleur. Pour moi cette chaleur, elle était simplement toulousaine mais j’ai l’impression que ces colocs étaient au beau milieu du Sahara. Ils cherchent la mer. Ça leur laisse un goût amer dans la bouche (je suis à peu près sûre que c’est la bière).
Deuxième titre, ça me pique. Mémoires d’un cactus. Dutronc Power Style, ça tombe bien. Quand la musique colle avec les mots, quoi de plus jouissif ?
Troisième titre — ah parce que vous aviez cru que j’allais vous raconter ce qui se passait pour le Cactus ? Trop facile, il faut que vous le lisiez, c’est plein d’émotion et d’humour, je n’ai pas le droit d’en dire plus parce que ça gâcherait tout. Oui, je prends soin de cette histoire. Ce Cactus me fait penser à celui du Plup de Balek d’ailleurs. Bon allez, je vous donne une citation mais c’est bien parce que c’est vous :
“Aujourd’hui un bouquet énorme de roses rouges a été vendu. C’était un joli garçon qui l’a acheté. Les roses rouges ont éclaté de joie, d’un rire aigrelet et profond. Elles m’ont regardé, narquoises, impudiquement étalée sur la table pendant qu’elle les enrobait. […] Moi, personne ne me voit. Je me tasse dans mon coin. Je cherche mes semblables. C’est à cette époque, je crois, que j’ai commencé à durcir mes épines.”
En ce qui concerne le troisième round, voici “Marie, Ariane, Marianne” (dont le titre me fait penser aux héroïnes de la Fête Foraine d’André Costa, livre qui a forgé une part de mon imaginaire enfantin avec le 35 Mai d’Éric Kästner, que je vous conseille, même adultes et encore avec toutes vos dents), ça devient n’importe quoi : le bonhomme a un sourire si éclatant qu’il faut porter des lunettes de soleil, il y a un micro-climat tropical, toute la famille se la joue à la Simpson, (on verrait presque des cadavres, mais chut je n’ai rien dit) bref : les Lambert sont tarés. J’ai vécu cette nouvelle à la Joyeuses Funérailles : en me marrant. Emilio Sciarrino n’y va finalement pas de main morte — peut-être parce que je connais le bonhomme mais enfin ! Je ne pensais pas ça de lui… — et quant au reste, il ne s’agissait ici que d’un amuse-gueule…
Hein, quoi ? Qu’entends-je ?
“Marianne découpa péniblement le cadavre, puis alla chercher les enfants.”
Diable…
Je continue la lecture mais on dit ensuite “etcetera”. Parce que je ne vais absolument pas tout vous raconter, hors de question, il faut entretenir le suspens. Je pourrais décortiquer chaque nouvelle mais ça gâcherait tout le plaisir. Ce qu’il faut retenir c’est que Monsieur Sciarrino possède une écriture mature — et j’insiste sur ce mot-là — sans faute de ton, plume assurée, noirceur, légèreté, humour, beaucoup d’émotion et de justesse, entremêlés avec brio. Emilio ne se cantonne pas à un seul univers : j’imaginais autofiction et urbanisme, je tombe également sur quelque chose de très visuel : j’aurais bien vu au moins une image de Sasufi pour chaque nouvelle… Ben oui, c’est un ebook, ça ne pèse pas si lourd que ça, ça ne coûte pas trop cher en encre… (je tente un appel, sait-on jamais).
Je n’ai qu’une seule sensation un peu “négative” et absolument contradictoire avec ma vision des nouvelles-que-je-voudrais-voir-plus-longues-sinon-je-suis-frustrée : ici c’est tout le contraire. Il y a quelques moments où je pensais que c’était la fin, the end, terminé bonsoir. Pas que je m’en lasse (du tout), mais je trouve finalement qu’il y a plusieurs fins dans ces nouvelles et peut-être que je me suis essoufflée parce que pas habituée à ce rythme-là. Néanmoins, quand je parle de rythme, je colle une mention spéciale à la construction et à la mise en forme du texte : c’est peut-être bête mais cette séparation de ce qu’on appellerait des chapitres par des astérisques, ça aère le texte, ça le délimite parfaitement et nul n’est besoin d’en rajouter. Ça me donne des idées (on ne pense jamais aux choses simples finalement).
Je vous conseille en tout cas de marcher aux côtés de Kim (où est-ce Mario ?), d’Anya et de tous les autres. Neuf nouvelles qu’il faut garder dans son reader mais attention, le Monsieur Sciarrino n’en est pas à son coup d’essai : il a publié Transnistria chez Kirographaires et Ne rien faire et autres nouvelles chez Buchet-Castel. Lisez-le, il vaut le détour le bougre.

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