La Dame au Chapal





Errances karliennes — la-grange.net en peau d’ebook

Category : Articles Jan 4th, 2012

Les gens qui racon­tent leurs voy­ages m’emmerdent puis­sam­ment. Comme quand tu me mon­tres tes pho­tos de vacances : ne le fais pas mon petit, je m’en badi­geonne le nom­bril avec le pinceau de l’indifférence. D’une part parce que je suis jalouse que ce soit toi mec qui ait pris l’avion et pas moi et d’autre part parce que tu ne sais pas racon­ter les his­toires. Donc ton épopée au fin fond de ce foutoir du bout du monde où tu t’es fait dépouiller toute ta thune, où t’as vécu Mid­night Express, où t’as ren­con­tré l’amour de ta vie au détour d’un chemin aurait pu être intéres­sante, mais non.

Cela étant dit, je ne suis pas qu’une tarée butêtue (nou­veau mot, atten­tion, j’innove), j’ai plaisir à me plonger dans les errances des autres. Quand je m’y plonge volon­taire­ment et que les his­toires sont bien racon­tées, ça devient tout de suite très très très intéres­sant. C’est pour cette rai­son que j’ai lu L’ange comme exten­sion de soi ET Avez-vous connu l’amour ?, les deux ebooks du défi Publie.net/Numériklivres. Je ne vous réex­plique pas tout ici, ça va pren­dre des plombes, par con­tre vous pou­vez lire la genèse de l’histoire ici. Sim­ple et effi­cace. Je dis seule­ment que cela con­cerne la-grange.net, que c’est un blog tenu par Karl Dubost et que ses textes et ses images sont libres (oui, freedom).

Aucune envie de faire un com­para­tif c’est bien/c’est pas bien, toi tu gagnes, toi tu gagnes pas : qu’est-ce qu’il y a à gag­ner de toute façon hormis la lec­ture de ces textes bal­ancés hors du temps et para­doxale­ment puis­sam­ment ancrés en celui-ci ? (non je n’ai pas fumé, mais si vous les lisez, peut-être que vous comprendrez)

Là, j’ai envie de revenir cash à la notion de voy­age, qui est si incroy­able­ment — et je pèse mon mot — mis en scène par Mon­sieur Karl, ce dernier ayant  à peu près mis les pieds dans chaque bout du monde, avec l’oeil averti du voyageur qui pour­rait ne pas savoir où il dormira la nuit prochaine (et qui donc en prof­ite pour engranger le max­i­mum de choses.)

Twit­ter m’a appris à par­ler, à penser en hashtags/mots-clefs (d’ailleurs présents dans l’ebook L’ange comme exten­sion de soi). Je ne sais pas si c’est une mal­adie mais ça me per­met en tout cas de dire d’emblée que ce qui ressort — pour moi — de ce blog (de ces livres, mais de ce blog, ne jouons pas avec les mots)(enfin, pas main­tenant) c’est : #voy­age, #poésie, #ville, #obser­va­tion, #société, #tech­nolo­gie, #amour, #livre, #écri­t­ure, #pho­togra­phie

Des his­toires, Mon­sieur Karl sait en racon­ter. Les chroniques de sa Grange, je les ai lues dans la ferme de mes par­ents, je les ai con­tin­uées dans le train, en voiture, en marchant, en courant, en retard. Il m’a trim­bal­lée de Seat­tle à Mon­tréal, de Tokyo à Rouen, de San Fran­cisco jusqu’en Afrique, et moi je n’ai pas bougé d’un iota (Paris, Brux­elles, Poitiers, à peine une esquisse de voy­age) et j’ai senti la neige sous mes pas, la sérénité dans l’air, la folie des grandeurs, j’ai vu les paysages défiler, mon coeur s’est serré, a buté sur des ques­tions impor­tantes, socié­tales, économiques, morales ; je me suis relancée dans la course, essouf­flée par tant de poésie dans le labeur des mots, ravie par la sim­plic­ité du regard, chahutée par les décalages horaires, envieuse de cette atmo­sphère si par­ti­c­ulière des aéro­ports que j’aime et qui me manque. J’étais dans la valise, dans l’appareil-photo, dans les hôtels, dans les avions qui décol­lent et atteris­sent, dans les sourires anonymes, dans les cartes géo­graphiques, dans toutes ces ren­con­tres, ces moments soli­taires, et surtout : dans la ville, les rues, au pied des immeubles, à l’intérieur de ces coeurs urbains qui battent.

J’ai ren­con­tré un prob­lème de surlig­nage et d’annotation. J’avais envie de surligner les trois-quarts des bouquins pour faire du ping-pong avec les mots et pour mar­quer ce à quoi tout ça me fai­sait penser avant d’oublier (grandes ques­tions que l’oubli, la mémoire et le sou­venir chez Karl d’ailleurs). Ce qui devient totale­ment inutile par la suite (autant surligner les par­ties que l’on ne voudrait pas surligner et annoter, ça irait plus vite ensuite pour s’y retrou­ver). Il fau­dra que je vois com­ment régler ce prob­lème : la tech­nolo­gie n’est pas encore assez ancrée en moi pour m’empêcher de gri­bouiller aussi vite que mon ombre sur les pages usées du papier. Mais enfin, cette tech­nolo­gie du livre numérique m’amène à organ­iser ces anno­ta­tions et à les ren­dre plus effi­caces, plus utiles.

Parce que TOUT mène à une réflex­ion, à un ques­tion­nement. Je ne sais pas com­ment on apprend à sculpter les phrases pour faire ressen­tir au lecteur qu’il est là juste à côté, en train de vivre les choses en même temps que nous : sans doute que ça ne s’apprend pas. Ca doit être l’instinct, ou je ne sais pas, le tal­ent. Chaque scène (oui, car je suis au théâtre, c’est cer­tain) amène une lec­ture à laque­lle je n’aurais même pas pensé. Et surtout : chaque scène est écrite de telle manière que n’importe quoi est poten­tielle­ment intéres­sant (cet autre regard sur ton quo­ti­dien et sur celui des autres). Com­ment dit-on ça ? Mmmh, ren­dre le quo­ti­dien moins morose ? Tran­scen­der la réal­ité ? Bon, faites vos jeux, mais en tout cas, il y a de ça.

Parce qu’on passe d’une tra­di­tion nip­pone à une décou­verte numérique. Parce qu’on cra­pahute d’explorations physiques en explo­rations men­tales, parce qu’on pénètre dans un car­net de bord, pas qu’un car­net de voy­age, un car­net de vie, et on s’attache. Solide­ment arrimé au port — le livre, le blog — pen­dant que lui nous emmène ailleurs — les images que créent les mots, les images qui accom­pa­g­nent les mots. Atten­tion, ça m’a flingué toute logique géo­graphique et toutes les habi­tudes d’une lec­ture “linéaire” où chaque chose en suit une autre dans cet ordre si bien établi qu’on n’y fait plus atten­tion. L’ordre ici n’est pas bien établi : je dirais dans ma grande mesure que c’est un ordre désor­donné (ou un désor­dre ordonné ?), mais que c’est un fil rouge qu’on se plait à suivre. On n’est pas obligé de savoir tout le temps où on va.

L’élégance du hasard est un espace en soi. Cet endroit dans la frac­ture des choses vis­i­ble­ment lisses. Ici, la con­ti­nu­ité est brisée.”

Chaque his­toire est imbriquée dans une autre, c’est une rup­ture dis­con­tinue, avec la per­cep­tion du monde qui l’entoure, de la nos­tal­gie, de n’être nulle part pour être partout. Et si l’on pose la ques­tion “Avez-vous connu l’amour ?” c’est parce que là-dedans, on parle avec amour de femmes, de livres ou de sans-abris, on agite le quo­ti­dien avec la quasi-certitude (genre, tran­quille, pas de stress le mon­sieur) que demain ça con­tinue. Soli­taire dans la foule, per­les d’écriture, ravisse­ment des jours, défer­lement des nuits, tout ça explose et prend tout son sens quand on s’y aban­donne. Sinon, on passe à côté et on ne voit que des mots les uns à côté des autres.

Mon­sieur Karl parle égale­ment de la place du livre dans tout ça, du livre ET de l’objet-livre, du Web ET du livre-Web, des ambigüités du lecteur qui veut ET a besoin de tout, du papier ET du réseau, de l’avenir ET du passé, des men­aces ET des croy­ances, de cette cul­ture morcelée MAIS uni­verselle des mots.

Il n’y a pas que les mots, il y a les images. Je suis sen­si­ble à l’image autant qu’au mot. Par­fois, pas besoin de grands dis­cours, il suf­fit de regarder pour com­pren­dre. Toutes les images qui illus­trent cet arti­cle ont d’ailleurs été pêchées chez Karl. C’est lui là, juste au-dessus.

En tout cas, fon­cez. Je trouve que les deux ebooks se com­plè­tent fort bien, ce sont deux lec­tures totale­ment dif­férentes et il n’y a aucun risque de faire le voy­age en dou­ble (d’ailleurs ça n’existe pas), tout sim­ple­ment parce que François Bon et Jean-François Gayrard ont pioché cha­cun à leur manière les textes qui leur sem­blaient faire sens dans leur fil rouge per­son­nel. Et puis lisez le blog. Et puis, lisez.

Le mot de la fin :

Les poètes, les créa­teurs, les rêveurs, les graf­fi­teurs sont les écol­o­gistes de la gram­maire urbaine. Ils réin­ven­tent, redéfinis­sent, redis­tribuent l’univers quo­ti­dien. Ils évi­tent la minéral­i­sa­tion. Ils chéris­sent le chemin de traverse.”

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