Les gens qui racontent leurs voyages m’emmerdent puissamment. Comme quand tu me montres tes photos de vacances : ne le fais pas mon petit, je m’en badigeonne le nombril avec le pinceau de l’indifférence. D’une part parce que je suis jalouse que ce soit toi mec qui ait pris l’avion et pas moi et d’autre part parce que tu ne sais pas raconter les histoires. Donc ton épopée au fin fond de ce foutoir du bout du monde où tu t’es fait dépouiller toute ta thune, où t’as vécu Midnight Express, où t’as rencontré l’amour de ta vie au détour d’un chemin aurait pu être intéressante, mais non.
Cela étant dit, je ne suis pas qu’une tarée butêtue (nouveau mot, attention, j’innove), j’ai plaisir à me plonger dans les errances des autres. Quand je m’y plonge volontairement et que les histoires sont bien racontées, ça devient tout de suite très très très intéressant. C’est pour cette raison que j’ai lu L’ange comme extension de soi ET Avez-vous connu l’amour ?, les deux ebooks du défi Publie.net/Numériklivres. Je ne vous réexplique pas tout ici, ça va prendre des plombes, par contre vous pouvez lire la genèse de l’histoire ici. Simple et efficace. Je dis seulement que cela concerne la-grange.net, que c’est un blog tenu par Karl Dubost et que ses textes et ses images sont libres (oui, freedom).
Aucune envie de faire un comparatif c’est bien/c’est pas bien, toi tu gagnes, toi tu gagnes pas : qu’est-ce qu’il y a à gagner de toute façon hormis la lecture de ces textes balancés hors du temps et paradoxalement puissamment ancrés en celui-ci ? (non je n’ai pas fumé, mais si vous les lisez, peut-être que vous comprendrez)
Là, j’ai envie de revenir cash à la notion de voyage, qui est si incroyablement — et je pèse mon mot — mis en scène par Monsieur Karl, ce dernier ayant à peu près mis les pieds dans chaque bout du monde, avec l’oeil averti du voyageur qui pourrait ne pas savoir où il dormira la nuit prochaine (et qui donc en profite pour engranger le maximum de choses.)
Twitter m’a appris à parler, à penser en hashtags/mots-clefs (d’ailleurs présents dans l’ebook L’ange comme extension de soi). Je ne sais pas si c’est une maladie mais ça me permet en tout cas de dire d’emblée que ce qui ressort — pour moi — de ce blog (de ces livres, mais de ce blog, ne jouons pas avec les mots)(enfin, pas maintenant) c’est : #voyage, #poésie, #ville, #observation, #société, #technologie, #amour, #livre, #écriture, #photographie …
Des histoires, Monsieur Karl sait en raconter. Les chroniques de sa Grange, je les ai lues dans la ferme de mes parents, je les ai continuées dans le train, en voiture, en marchant, en courant, en retard. Il m’a trimballée de Seattle à Montréal, de Tokyo à Rouen, de San Francisco jusqu’en Afrique, et moi je n’ai pas bougé d’un iota (Paris, Bruxelles, Poitiers, à peine une esquisse de voyage) et j’ai senti la neige sous mes pas, la sérénité dans l’air, la folie des grandeurs, j’ai vu les paysages défiler, mon coeur s’est serré, a buté sur des questions importantes, sociétales, économiques, morales ; je me suis relancée dans la course, essoufflée par tant de poésie dans le labeur des mots, ravie par la simplicité du regard, chahutée par les décalages horaires, envieuse de cette atmosphère si particulière des aéroports que j’aime et qui me manque. J’étais dans la valise, dans l’appareil-photo, dans les hôtels, dans les avions qui décollent et atterissent, dans les sourires anonymes, dans les cartes géographiques, dans toutes ces rencontres, ces moments solitaires, et surtout : dans la ville, les rues, au pied des immeubles, à l’intérieur de ces coeurs urbains qui battent.
J’ai rencontré un problème de surlignage et d’annotation. J’avais envie de surligner les trois-quarts des bouquins pour faire du ping-pong avec les mots et pour marquer ce à quoi tout ça me faisait penser avant d’oublier (grandes questions que l’oubli, la mémoire et le souvenir chez Karl d’ailleurs). Ce qui devient totalement inutile par la suite (autant surligner les parties que l’on ne voudrait pas surligner et annoter, ça irait plus vite ensuite pour s’y retrouver). Il faudra que je vois comment régler ce problème : la technologie n’est pas encore assez ancrée en moi pour m’empêcher de gribouiller aussi vite que mon ombre sur les pages usées du papier. Mais enfin, cette technologie du livre numérique m’amène à organiser ces annotations et à les rendre plus efficaces, plus utiles.
Parce que TOUT mène à une réflexion, à un questionnement. Je ne sais pas comment on apprend à sculpter les phrases pour faire ressentir au lecteur qu’il est là juste à côté, en train de vivre les choses en même temps que nous : sans doute que ça ne s’apprend pas. Ca doit être l’instinct, ou je ne sais pas, le talent. Chaque scène (oui, car je suis au théâtre, c’est certain) amène une lecture à laquelle je n’aurais même pas pensé. Et surtout : chaque scène est écrite de telle manière que n’importe quoi est potentiellement intéressant (cet autre regard sur ton quotidien et sur celui des autres). Comment dit-on ça ? Mmmh, rendre le quotidien moins morose ? Transcender la réalité ? Bon, faites vos jeux, mais en tout cas, il y a de ça.
Parce qu’on passe d’une tradition nippone à une découverte numérique. Parce qu’on crapahute d’explorations physiques en explorations mentales, parce qu’on pénètre dans un carnet de bord, pas qu’un carnet de voyage, un carnet de vie, et on s’attache. Solidement arrimé au port — le livre, le blog — pendant que lui nous emmène ailleurs — les images que créent les mots, les images qui accompagnent les mots. Attention, ça m’a flingué toute logique géographique et toutes les habitudes d’une lecture “linéaire” où chaque chose en suit une autre dans cet ordre si bien établi qu’on n’y fait plus attention. L’ordre ici n’est pas bien établi : je dirais dans ma grande mesure que c’est un ordre désordonné (ou un désordre ordonné ?), mais que c’est un fil rouge qu’on se plait à suivre. On n’est pas obligé de savoir tout le temps où on va.
“L’élégance du hasard est un espace en soi. Cet endroit dans la fracture des choses visiblement lisses. Ici, la continuité est brisée.”
Chaque histoire est imbriquée dans une autre, c’est une rupture discontinue, avec la perception du monde qui l’entoure, de la nostalgie, de n’être nulle part pour être partout. Et si l’on pose la question “Avez-vous connu l’amour ?” c’est parce que là-dedans, on parle avec amour de femmes, de livres ou de sans-abris, on agite le quotidien avec la quasi-certitude (genre, tranquille, pas de stress le monsieur) que demain ça continue. Solitaire dans la foule, perles d’écriture, ravissement des jours, déferlement des nuits, tout ça explose et prend tout son sens quand on s’y abandonne. Sinon, on passe à côté et on ne voit que des mots les uns à côté des autres.
Monsieur Karl parle également de la place du livre dans tout ça, du livre ET de l’objet-livre, du Web ET du livre-Web, des ambigüités du lecteur qui veut ET a besoin de tout, du papier ET du réseau, de l’avenir ET du passé, des menaces ET des croyances, de cette culture morcelée MAIS universelle des mots.
Il n’y a pas que les mots, il y a les images. Je suis sensible à l’image autant qu’au mot. Parfois, pas besoin de grands discours, il suffit de regarder pour comprendre. Toutes les images qui illustrent cet article ont d’ailleurs été pêchées chez Karl. C’est lui là, juste au-dessus.
En tout cas, foncez. Je trouve que les deux ebooks se complètent fort bien, ce sont deux lectures totalement différentes et il n’y a aucun risque de faire le voyage en double (d’ailleurs ça n’existe pas), tout simplement parce que François Bon et Jean-François Gayrard ont pioché chacun à leur manière les textes qui leur semblaient faire sens dans leur fil rouge personnel. Et puis lisez le blog. Et puis, lisez.
Le mot de la fin :
“Les poètes, les créateurs, les rêveurs, les graffiteurs sont les écologistes de la grammaire urbaine. Ils réinventent, redéfinissent, redistribuent l’univers quotidien. Ils évitent la minéralisation. Ils chérissent le chemin de traverse.”

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