La Dame au Chapal





D’autres prendront nos places — Pierre Noirclerc

Category : Articles Nov 27th, 2011

D’accord, ça ne se fait pas d’écrire sur un livre qu’on défend. C’est comme de l’auto-promo ou de la promo mal placée, “ça ne se fait pas”. But I don’t care. (Je m’en badi­geonne le nom­bril avec le pinceau de l’indifférence, comme dirait l’autre). J’ai biché, j’ai envie de le dire, et je con­naitrais pas le bon­homme, ça me ferait tout pareil, ni chaud ni froid (bien au contraire).

Il est trois heures du mat’, accoudée au comp­toir, j’en vois des vertes, des pas mûres, des… bonté divine, des trop mûres aussi, claire­ment, des grises, des noires et je viens de finir ce bouquin, presque dubi­ta­tive puisque je n’ai pas pu y échap­per cette semaine (je bosse pour WeLove­Words)(aaaah c’est pour çaaaaa). Lim­ite, je me suis dit : “What the fuck, encore un nou­veau prodige qui se fait éditer, par Flam­mar­ion en plus ce qui ne gâche rien, qui sort de nulle part et qui se la raconte”. Bon, comme d’habitude, j’avais tout faux mais ça, je ne le savais pas encore.

D'autres prendront nos places - Pierre Noirclerc

D’autres pren­dront nos places. C’est l’histoire d’un type qui raconte son his­toire. C’est l’histoire d’un type qui - bim Roxou dans ta face  - raconte aussi mon his­toire. On va la faire sans chichis ni froufrous ni fran­fre­luches, c’est la nuit, je suis dans un rade de Bar­bès, j’ai pas envie de m’engoncer dans les con­ve­nances littéraires.

C’est l’histoire d’un mec qui galère bien comme il faut, et cette his­toire me plait parce qu’elle pose les mots sur ce que j’ai vécu (que je vivrai encore, on sait jamais), et qu’elle ne s’embarrasse pas de fig­ures de style, de grandes métaphores et de jolis mots. On y va cash et sans détours. On présente le livre comme une “comédie roman­tique”. Que nenni mes enfants. Du roman­tisme là-dedans ? Fau­dra repasser. Comédie ? Dra­ma­tique, sans doute. Ca vous dit quelque chose les galères du mec qui cherche du boulot, qui est prêt à tout, voire n’importe quoi, pour échap­per au dés­espoir de la thune ? Grand débal­lage, fab­uleux résumé, de celui et celle qui après leurs bonnes petites études, cherchent à payer leur loyer — juste le loyer, pour habiter quelque part, ailleurs que chez les dar­rons — à bouf­fer et à essayer de s’échapper de leur quo­ti­dien, mis­éreux et morne.

Généra­tion Y. Dieu que je déteste cette éti­quette, presque trop facile (puisqu’il faut bien ren­trer dans une case, pour au moins exis­ter), qu’on colle, qu’on mar­que au fer rouge sur cette généra­tion (la mienne, la tienne) qui n’a encore rien vécu. Jeunesse dorée, dé-dorée, craque­lée, usée, salie, futile, pau­vre, rageuse, dépassée, vidée, si folle qu’elle en crèverait la gueule ouverte dans le caniveau, défon­cée (d’illusions), bour­rée (de con­tra­dic­tions), pas bien sure d’être à sa place, quand bien même d’autres prendraient la sienne, mâchant les jours et les nuits sans lumière au bout du tun­nel. Parce que faut pas croire, quel dés­espoir bor­del, d’être “à côté de la vie”, le cul mal calé dans ta pucière mal famée, une bière en appelant une autre parce que le temps s’écoule vrai­ment trop lente­ment et qu’il faut fer­mer les yeux pour oublier qu’on a rien — ou pas grand chose — et qu’en plus, on n’est pas les plus à plaindre.

C’est l’histoire d’un type qui croit qu’en venant s’installer à Paname, la vie va bat­tre son plein, que ça sera un train d’enfer à fond les bal­lons, qu’il y aura du boum boum en su cora­zon, que le monde va être meilleur que dans son trou paumé, que l’amour va se jeter sur lui comme la mis­ère sur les pau­vres. On fait tous cette erreur là. Pour cer­tains, ça fonc­tionne, y’aura la bonne oppor­tu­nité, mais pour la plu­part d’entre nous, il faut juste atten­dre que la vie veuille bien déver­rouiller les bonnes ser­rures, les bonnes portes.

Ça fleure juste assez le cynisme, cet espèce d’état dés­abusé qui me fait mar­rer dans le tromé parigot — lignes 4 et 7 pour le coup — et qui me fait repenser aux galères d’avant — lignes Toulouse — Lillo — Paname — Brux­elles pour vous servir. Pas que des galères de thunes mais surtout des galères de “Bor­del, qu’est-ce que je vais foutre de ma vie ?” bien calées dans cette léthargie habituelle du mec et de la nana qui cherchent du boulot et qui ne se pren­nent que des claques dans la gueule. (Ou des plans de merde). D’ailleurs, c’est intéres­sant : jusqu’où aller par “dés­espoir” (ou quel que soit le mot) ? Où met-on nos lim­ites pour gag­ner de la thune et s’en sor­tir ? Loin.

Dans cet esprit-là, quand on cherche du taf et que rien n’arrive (autre que les refus), la perte de con­fi­ance en soi (et en l’avenir) est pro­por­tion­nelle aux litres d’alcool qu’on ingur­gite. Ces pages puent la bière et le whisky (ce n’est pas trash, ça pour­rait être bien pire), mais ce n’est pas aussi crade, ça ne dérange peut-être pas assez que je ne l’aurais voulu. En tout cas, l’auteur ne cherche pas les effets de style, il ne bal­ance pas les mots pour qu’on les attrape : il les bal­ance (à mon avis) pour s’en débar­rasser. Chope qui veut, per­sonne n’est obligé.

Pierre Noir­clerc (ouais c’est lui, ouais les meufs)

J’ai lu le mot “banal” à pro­pos de cette his­toire. Oui, rien de neuf sous le soleil, il s’agit de la vie, sans tourner autour du pot, cette vie telle­ment fade qu’on croit qu’il ne s’y passe rien. Ah, les actes man­qués, les ren­con­tres telle­ment bizarres qu’elles en devi­en­nent sur­réal­istes, les clochards tout à côté (des cons, des tarés, des beaux, des tristes, des dés­espérés, des méchants, des mal­heureux…). On croit ne rien ingur­giter, voire même ne rien ressen­tir, alors que j’aime ce texte parce que c’est tout le con­traire. Moi j’en ressors soulagée : y’a un type qui a mis des mots sur mes galères, en toute humil­ité et en s’en foutant pas mal du qu’en dira-t-on. Errances ? Que dalle. Quand t’es seul, tu n’erres pas. Tu meurs à petit feu en tour­nant en rond dans ta piaule. Mate les jours et les nuits, quand t’es cloîtré entre qua­tre murs dépouil­lés, à te per­dre dans le doute. Tu ne te lèves pas, ou seule­ment pour descen­dre au paki d’en face et refaire le plein afin de mieux t’assommer jusqu’au lende­main matin.

Der­rière tout ça (au-dessus de tout ça ?), il y a les femmes, celles qu’il va ren­con­trer, celles avec qui il couche, plus par dépit que par envie. Mais pas par hasard (vive Inter­net…) Il y a surtout le dégoût que l’on peut ressen­tir pour ces ren­con­tres que l’on essaye de plan­i­fier et qui nous déçoivent sou­vent… C’est un jour­nal intime — extime — qui cav­ale jusqu’aux paumés du p’tit matin, écrit par un mec dés­abusé, bien vivant (et mal barré), jamais faux parce que pas bien sur de ce qui va se passer mais goû­tant la saveur amère des espoirs déçus et des rêves pas encore construits.

Et puis, ça casse de la société, ça poli­tis­erait presque, ça ferait mine de se révolter. Pas trop, juste assez, presque pas assez. Pas de quoi faire trem­bler les bar­ri­cades mais pourquoi pas, don­ner quelques idées bien placées. Pas de révo­lu­tion mal goupil­lée ici : c’est juste une réflex­ion qui tient du bon sens, face aux grosses machines entre­pre­neuri­ales, face à l’injustice du monde du tra­vail — monde ou planète ?

Je ne suis pas là pour jeter des fleurs à qui que ce soit. J’aime pas trop ça, ça gâche les mots. Mais enfin, quand je lisais ça, dans le rush des métros parisiens, sous la fausse lumière des métros bruyants, dans le flot de la foule, quand je me mar­rais en lisant les bonnes trou­vailles de style, quand je me plongeais dans son rythme par­fois sac­cadé et sou­vent je-m’en-foutiste (mais pas tant que ça, tout ce qui n’a pas l’air tra­vaillé l’est tou­jours plus que ce que l’on croit), je me dis­ais que c’était non pas le nou­veau génie du XXIe siè­cle — ils le sont tous à force — non : je me dis­ais que c’était comme un pote qui m’avait raconté son his­toire, et qui le fait juste assez bien pour dédrama­tiser ce qui l’entoure.

Alors oui, on peut sans doute dire que ça reflète les mots, les maux, de telle ou telle généra­tion, mais ce n’est pas exacte­ment ce qui m’intéresse, ne tombons pas dans les clichés vaseux, fumeux, remâchés. Car on a tous galéré dans notre généra­tion  et je ne suis pas assez vieille pour en avoir fini, je com­mence juste. C’est surtout un plaisir de lire un mec, un “raté mod­erne”, un fan­tôme des rues, qui bal­ance son quo­ti­dien avec cet humour si par­ti­c­ulier qui fait tout son charme. Pierre Noir­clerc est la voix-off de son pro­pre bouquin, et il couche sur le papier les galères que cer­tains d’entre nous n’ont pas encore réussi à piétiner.

Il est trois heures et demie du mat’, Bar­bès ramasse ses catins au coin des rues et je com­mande une autre bière — chère, Brux­elles me manque — en me dis­ant que même dans la généra­tion per­due, il y en a qui arrivent à trou­ver leur chemin… Prenez ma place, je vous la laisse mon bonhomme.

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