D’accord, ça ne se fait pas d’écrire sur un livre qu’on défend. C’est comme de l’auto-promo ou de la promo mal placée, “ça ne se fait pas”. But I don’t care. (Je m’en badigeonne le nombril avec le pinceau de l’indifférence, comme dirait l’autre). J’ai biché, j’ai envie de le dire, et je connaitrais pas le bonhomme, ça me ferait tout pareil, ni chaud ni froid (bien au contraire).
Il est trois heures du mat’, accoudée au comptoir, j’en vois des vertes, des pas mûres, des… bonté divine, des trop mûres aussi, clairement, des grises, des noires et je viens de finir ce bouquin, presque dubitative puisque je n’ai pas pu y échapper cette semaine (je bosse pour WeLoveWords)(aaaah c’est pour çaaaaa). Limite, je me suis dit : “What the fuck, encore un nouveau prodige qui se fait éditer, par Flammarion en plus ce qui ne gâche rien, qui sort de nulle part et qui se la raconte”. Bon, comme d’habitude, j’avais tout faux mais ça, je ne le savais pas encore.

D’autres prendront nos places. C’est l’histoire d’un type qui raconte son histoire. C’est l’histoire d’un type qui - bim Roxou dans ta face - raconte aussi mon histoire. On va la faire sans chichis ni froufrous ni franfreluches, c’est la nuit, je suis dans un rade de Barbès, j’ai pas envie de m’engoncer dans les convenances littéraires.
C’est l’histoire d’un mec qui galère bien comme il faut, et cette histoire me plait parce qu’elle pose les mots sur ce que j’ai vécu (que je vivrai encore, on sait jamais), et qu’elle ne s’embarrasse pas de figures de style, de grandes métaphores et de jolis mots. On y va cash et sans détours. On présente le livre comme une “comédie romantique”. Que nenni mes enfants. Du romantisme là-dedans ? Faudra repasser. Comédie ? Dramatique, sans doute. Ca vous dit quelque chose les galères du mec qui cherche du boulot, qui est prêt à tout, voire n’importe quoi, pour échapper au désespoir de la thune ? Grand déballage, fabuleux résumé, de celui et celle qui après leurs bonnes petites études, cherchent à payer leur loyer — juste le loyer, pour habiter quelque part, ailleurs que chez les darrons — à bouffer et à essayer de s’échapper de leur quotidien, miséreux et morne.
Génération Y. Dieu que je déteste cette étiquette, presque trop facile (puisqu’il faut bien rentrer dans une case, pour au moins exister), qu’on colle, qu’on marque au fer rouge sur cette génération (la mienne, la tienne) qui n’a encore rien vécu. Jeunesse dorée, dé-dorée, craquelée, usée, salie, futile, pauvre, rageuse, dépassée, vidée, si folle qu’elle en crèverait la gueule ouverte dans le caniveau, défoncée (d’illusions), bourrée (de contradictions), pas bien sure d’être à sa place, quand bien même d’autres prendraient la sienne, mâchant les jours et les nuits sans lumière au bout du tunnel. Parce que faut pas croire, quel désespoir bordel, d’être “à côté de la vie”, le cul mal calé dans ta pucière mal famée, une bière en appelant une autre parce que le temps s’écoule vraiment trop lentement et qu’il faut fermer les yeux pour oublier qu’on a rien — ou pas grand chose — et qu’en plus, on n’est pas les plus à plaindre.
C’est l’histoire d’un type qui croit qu’en venant s’installer à Paname, la vie va battre son plein, que ça sera un train d’enfer à fond les ballons, qu’il y aura du boum boum en su corazon, que le monde va être meilleur que dans son trou paumé, que l’amour va se jeter sur lui comme la misère sur les pauvres. On fait tous cette erreur là. Pour certains, ça fonctionne, y’aura la bonne opportunité, mais pour la plupart d’entre nous, il faut juste attendre que la vie veuille bien déverrouiller les bonnes serrures, les bonnes portes.
Ça fleure juste assez le cynisme, cet espèce d’état désabusé qui me fait marrer dans le tromé parigot — lignes 4 et 7 pour le coup — et qui me fait repenser aux galères d’avant — lignes Toulouse — Lillo — Paname — Bruxelles pour vous servir. Pas que des galères de thunes mais surtout des galères de “Bordel, qu’est-ce que je vais foutre de ma vie ?” bien calées dans cette léthargie habituelle du mec et de la nana qui cherchent du boulot et qui ne se prennent que des claques dans la gueule. (Ou des plans de merde). D’ailleurs, c’est intéressant : jusqu’où aller par “désespoir” (ou quel que soit le mot) ? Où met-on nos limites pour gagner de la thune et s’en sortir ? Loin.
Dans cet esprit-là, quand on cherche du taf et que rien n’arrive (autre que les refus), la perte de confiance en soi (et en l’avenir) est proportionnelle aux litres d’alcool qu’on ingurgite. Ces pages puent la bière et le whisky (ce n’est pas trash, ça pourrait être bien pire), mais ce n’est pas aussi crade, ça ne dérange peut-être pas assez que je ne l’aurais voulu. En tout cas, l’auteur ne cherche pas les effets de style, il ne balance pas les mots pour qu’on les attrape : il les balance (à mon avis) pour s’en débarrasser. Chope qui veut, personne n’est obligé.
J’ai lu le mot “banal” à propos de cette histoire. Oui, rien de neuf sous le soleil, il s’agit de la vie, sans tourner autour du pot, cette vie tellement fade qu’on croit qu’il ne s’y passe rien. Ah, les actes manqués, les rencontres tellement bizarres qu’elles en deviennent surréalistes, les clochards tout à côté (des cons, des tarés, des beaux, des tristes, des désespérés, des méchants, des malheureux…). On croit ne rien ingurgiter, voire même ne rien ressentir, alors que j’aime ce texte parce que c’est tout le contraire. Moi j’en ressors soulagée : y’a un type qui a mis des mots sur mes galères, en toute humilité et en s’en foutant pas mal du qu’en dira-t-on. Errances ? Que dalle. Quand t’es seul, tu n’erres pas. Tu meurs à petit feu en tournant en rond dans ta piaule. Mate les jours et les nuits, quand t’es cloîtré entre quatre murs dépouillés, à te perdre dans le doute. Tu ne te lèves pas, ou seulement pour descendre au paki d’en face et refaire le plein afin de mieux t’assommer jusqu’au lendemain matin.
Derrière tout ça (au-dessus de tout ça ?), il y a les femmes, celles qu’il va rencontrer, celles avec qui il couche, plus par dépit que par envie. Mais pas par hasard (vive Internet…) Il y a surtout le dégoût que l’on peut ressentir pour ces rencontres que l’on essaye de planifier et qui nous déçoivent souvent… C’est un journal intime — extime — qui cavale jusqu’aux paumés du p’tit matin, écrit par un mec désabusé, bien vivant (et mal barré), jamais faux parce que pas bien sur de ce qui va se passer mais goûtant la saveur amère des espoirs déçus et des rêves pas encore construits.
Et puis, ça casse de la société, ça politiserait presque, ça ferait mine de se révolter. Pas trop, juste assez, presque pas assez. Pas de quoi faire trembler les barricades mais pourquoi pas, donner quelques idées bien placées. Pas de révolution mal goupillée ici : c’est juste une réflexion qui tient du bon sens, face aux grosses machines entrepreneuriales, face à l’injustice du monde du travail — monde ou planète ?
Je ne suis pas là pour jeter des fleurs à qui que ce soit. J’aime pas trop ça, ça gâche les mots. Mais enfin, quand je lisais ça, dans le rush des métros parisiens, sous la fausse lumière des métros bruyants, dans le flot de la foule, quand je me marrais en lisant les bonnes trouvailles de style, quand je me plongeais dans son rythme parfois saccadé et souvent je-m’en-foutiste (mais pas tant que ça, tout ce qui n’a pas l’air travaillé l’est toujours plus que ce que l’on croit), je me disais que c’était non pas le nouveau génie du XXIe siècle — ils le sont tous à force — non : je me disais que c’était comme un pote qui m’avait raconté son histoire, et qui le fait juste assez bien pour dédramatiser ce qui l’entoure.
Alors oui, on peut sans doute dire que ça reflète les mots, les maux, de telle ou telle génération, mais ce n’est pas exactement ce qui m’intéresse, ne tombons pas dans les clichés vaseux, fumeux, remâchés. Car on a tous galéré dans notre génération et je ne suis pas assez vieille pour en avoir fini, je commence juste. C’est surtout un plaisir de lire un mec, un “raté moderne”, un fantôme des rues, qui balance son quotidien avec cet humour si particulier qui fait tout son charme. Pierre Noirclerc est la voix-off de son propre bouquin, et il couche sur le papier les galères que certains d’entre nous n’ont pas encore réussi à piétiner.
Il est trois heures et demie du mat’, Barbès ramasse ses catins au coin des rues et je commande une autre bière — chère, Bruxelles me manque — en me disant que même dans la génération perdue, il y en a qui arrivent à trouver leur chemin… Prenez ma place, je vous la laisse mon bonhomme.
