La Dame au Chapal





José Carlos Somoza : deux pour le prix d’un

Category : Articles Nov 15th, 2011

Pre­mier pré­cepte : ne jamais lire deux Somoza à la suite. Je vous jure, je l’ai fait et ça gâche pas mal la lec­ture. Pour­tant mon­sieur José Car­los Somoza, psy­chi­a­tre de son état, est un très bon écrivain. Il sait main­tenir son lecteur en haleine. Mais — tout du moins dans La Dame n°13 et La théorie des cordes - il utilise tou­jours les mêmes ficelles nous reléguant au statut du lecteur dés­abusé qui soupire un “trop facile” à chaque page.

José Car­los Somoza. Photo: Gre­go­rio Torres

 

La théorie des cordes

C’est donc le pre­mier livre que j’ai lu. Digne d’un film d’action améri­cain (les bons ingré­di­ents du film améri­cain, pas le péjo­ratif ni le cliché), ça com­mence fort dès le début, ça embraye vite, et ça sent le sapin dès le début pour les per­son­nages. On est plongé directe­ment au coeur d’une intrigue qui mêle habile­ment la physique (la théorie des cordes que Wikipedia vous expli­quera bien mieux que moi…), le thriller, le sexe, la vio­lence (voire le gore, mais c’est parce que je suis une âme sen­si­ble) et le fan­tas­tique. Tous les ingré­di­ents pour une belle réus­site me direz-vous. Et bien oui. Si ce n’est que passée la pre­mière moitié du livre, tout ça retombe comme un souf­flé… A force d’attendre, d’attendre… nos sens per­pétuelle­ment en alerte se lassent et on se dit “Ca ne vien­dra jamais, fuck­ing hell”.

La théorie des cordes

De quoi ça parle tout ça ?

De la sci­en­tifique Elisa Rob­ledo, jeune physi­ci­enne tal­entueuse et très très très séduisante, qui avec un petit groupe de super génies, est sur une île du bout du monde et cherche la façon d’ouvrir des portes dans l’espace-temps. En gros, le but est de mater Jésus ou les dinosaures. Tout ça, sous l’égide d’un con­sor­tium qui s’appelle Eagle Group, et qui va buter à tout va quand le pro­jet va déraper. Ca, c’est la par­tie “nor­male” du livre. Le côté mal­sain, taré, dia­bolique, flip­pant, arrive avec le Mon­sieur aux Yeux Blancs qui s’immisce dans les rêves (mais sont-ce vrai­ment des rêves) de tout le monde et fait un gros carnage.

Para­doxale­ment, j’aurais voulu plus de détails. Il y a des choses qui auraient mérité d’être appro­fondies tan­dis qu’on aurait pu se passer d’autres sans en porter le deuil. Je ne demande pas du Umberto Eco (il m’a fallu Wikipedia en intraveineuse pour lire cor­recte­ment le Pen­d­ule de Fou­cault) mais puisque Somoza est un for­mi­da­ble vul­gar­isa­teur, il ne fal­lait pas qu’il hésite à nous bal­ancer du mys­tère (sans pour autant nous gaver d’équations, je sais à peine faire une addition).

C’est donc un très bon livre même si la fin n’est pas à la hau­teur de ce que Somoza nous a fait miroi­ter au début. Il réus­sit néan­moins son coup, nous faisant voy­ager dans les lymbes du rêve, du temps, du monde. Il a con­struit son récit en imbri­quant trois “espaces-temps” et ça fonc­tionne admirablement.

Ce qui fonc­tionne moins par con­tre, c’est :

La Dame n°13

Le deux­ième roman de Somoza que j’ai lu. Il est vrai que je ne fais pas les choses dans l’ordre, Somoza ayant pub­lié La théorie des cordes après La Dame n°13. Peu importe. Ce livre pos­sède les mêmes ingré­di­ents que le pre­mier. Hélas, redon­dance oblige, plus rien n’est éton­nant. D’ailleurs, ne serait-ce qu’à cause d’infimes détails (la française s’appelle tou­jours Jacque­line, il y a tou­jours une/un “Rob­ledo” comme per­son­nage… à croire que Somoza pos­sède peu d’imagination en ce qui con­cerne les attrib­uts de ses per­son­nages… de jeunes femmes mag­nifiques, pro­fesseurs un peu à l’ouest…) Si dans La théorie des cordes, Somoza nous entrainait dans les pas­sion­nantes énigmes de la physique, ici il nous immerge dans les lymbes poé­tiques où cer­tains vers, cor­recte­ment réc­ités, sont de véri­ta­bles armes. L’idée m’emballe. Le pou­voir des mots, l’obscurantisme pas­sionné de la poésie, ce code secret presque neuf car telle­ment inex­ploré, tout ça est for­mi­da­ble­ment intriguant pour peu qu’on soit amoureux des mots. Dans La Dame n°13, on retrouve donc la notion de rêve “presque réel”, les cadavres (plein, plein, plein), les ques­tion­nements, la psy­cholo­gie, les énigmes… la souf­france, beau­coup de souf­france. On ne ressort pas heureux des romans de Somoza mais on a vécu un moment spé­cial, un peu hors du temps. Si La théorie des cordes fait appel à la ratio­nal­ité, La dame n°13 est claire­ment mys­tique. Que les cartésiens passent leur chemin et que la poésie soit !

La Dame n°13

Qu’est-ce qui se passe pour La Dame n°13 ?

Rulfo, un jeune prof dépres­sif et com­plète­ment à l’ouest, pas­sionné de poésie, fait un rêve qui le ramène tou­jours à une mai­son bour­geoise où s’est déroulé un crime atroce. C’est en fait un cauchemar qui le mène sur la piste d’une secte com­posée de “sor­cières” (pas de bal­ais ni de cha­peaux poin­tus), les muses des poètes de tous temps. En gros, et pour la faire sim­ple : si les poètes ont été inspirés par ces char­mantes demoi­selles, ce n’était pas pour l’amour du Verbe, mais bien pour créer des vers de pou­voirs qui devi­en­nent des armes. Et ça com­mence à déraper quand il s’aperçoit qu’une mys­térieuse hon­groise (mag­nifique) fait le même rêve que lui…

Tout ceci est absol­u­ment cousu de fil blanc mais ça pourra sans doute vous plaire si vous ne lisez aucun Somoza avant. Habile écrivain, fin nar­ra­teur, il mérit­erait cepen­dant de se pencher plus en pro­fondeur sur les choses : pas assez ambitieux, il a réuni tous les ingré­di­ents, con­nait la recette mais fait la tam­bouille à la va-vite. Il se con­tente de la cui­sine d’un petit restau­rant de province* alors qu’il nous promet du Qua­tre étoiles Michelin.

Il parait néan­moins que La Cav­erne des idées, le pre­mier qu’il ait écrit, est le meilleur. Je vous dirai ça dans un an ou deux…

* pas péjo­ratif, je suis une provin­ciale (et je m’en porte très bien).

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