La Dame au Chapal





Polo le Clodo publié chez La Souris qui raconte

Category : Articles Sep 22nd, 2011

Les petites gens m’intéressent plus que les grands de ce monde. Et on apprend beau­coup des clochards, des piliers de comp­toir et des men­di­ants, n’en déplaise aux agents des bonnes moeurs et aux gens “respecta­bles”. Adulte, on oublie bien trop sou­vent qu’enfant, nous avons lu dans nos albums fétiches le quo­ti­dien d’un nom­bre insensé de per­son­nages, sou­vent bien dif­férents de nous. La dif­férence est une thé­ma­tique de prédilec­tion en lit­téra­ture jeunesse ; elle est aussi prop­ice à de nom­breux écueils, les grands principes étant bien sou­vent com­plexes à expliciter sans en faire trop… Mais il faut tester pour se ren­dre compte et lire pour apprécier.

C’est pourquoi j’ai choisi de lire Polo le Clodo, un livre jeunesse numérique créé par La souris qui raconte. Françoise Prêtre, fon­da­trice et direc­trice de cette mai­son d’édition numérique a mis à la dis­po­si­tion des mem­bres du Club des Lecteurs numériques son très joli cat­a­logue des­tiné aux 5–10 ans et j’ai sauté sur l’occasion pour décou­vrir l’histoire de ce clochard, toute en musique et en poésie. Je pré­cise qu’en terme de sup­port, les his­toires sont lis­i­bles sur écran d’ordinateur et exis­tent égale­ment au for­mat mp3.

Pourquoi Polo est-il un clodo ? Pourquoi boit-il ? Pourquoi est-il seul ? Pourquoi fait-il la manche ?

Pour répon­dre à ces ques­tions, Jean-Marco Mon­talto (le con­teur) s’est appro­prié les mots de Françoise Prêtre (l’auteur) et a laissé défiler sa voix sur les images de Car­ole Boréal (l’illustratrice). Assez méfi­ante, j’ai peur du sur­plus de bons sen­ti­ments lorsqu’on s’attaque aux grands mots (et aux grands maux) dans la lit­téra­ture jeunesse.

Mais ce n’est pas le cas ici. Le retour en arrière dans le récit de Françoise Prêtre nous per­met de décou­vrir pourquoi Polo est un clodo, com­ment il vit et ce qu’il espère. C’est donc le déroule­ment d’une his­toire ani­mée, joli­ment mise en musique (je ne sais pas par qui néan­moins et ça m’intéresserait de le savoir…) et portée par la très agréable voix du con­teur. On décou­vre donc Polo qui n’est pas très très beau, son enfance, sa jeunesse, ses prob­lèmes, (sa vie, son oeu­vre). On aborde des con­cepts pri­mor­diaux et des mots sou­vent gal­vaudés dans notre quo­ti­dien, comme l’honnêteté, la dif­férence, l’espoir, la survie, la soli­tude, la men­dic­ité, le regard des autres, l’hypocrisie… Autant de portes ouvertes à la réflex­ion, au ques­tion­nement et au débat.

Le livre est très actuel : il n’est pas sans rap­peler les con­tro­ver­ses autour des Enfants de Don Qui­chotte, les clochards aux tentes Quechua mul­ti­col­ores qui avaient investi les places et les quais ces hivers derniers. Évidem­ment, je me rends compte que plus per­sonne n’en parle mais pourquoi pas, voilà un bon moyen de se rap­peler leur existence.

Polo le Clodo est un récit triste mais plein d’espoir, un conte poé­tique qui réin­vestit par­faite­ment le clas­sique “il était une fois” pour l’habiller de mots actuels et proches de nous. L’illustration naïve — cer­taines planches sont très pop et dynamiques, avec des couleurs vives et chaudes, tan­dis que d’autres sont plus froides et moins fouil­lées pour sig­ni­fier l’abandon, la soli­tude et le vide — est portée par une ani­ma­tion, que je ne trouve pas tou­jours for­cé­ment utile mais qui apporte une touche de dynamisme et de vivac­ité au tableau général. Je parle de tableau car c’est ce que cela m’inspire, le pas­sage d’une page (peut-on par­ler d’une page dans ce cadre ?) à l’autre me faisant penser à un tableau que l’on efface pour redessiner dessus par la suite. En somme, une his­toire qui se con­struit au fur et à mesure et qu’on réin­vente à chaque nou­velle phrase.

Un grand plus : les mots com­pliqués qui sont expliqués (dans une bulle peut-être un peu trop petite…) mais une inter­ro­ga­tion tout de même : pourquoi expli­quer le mot “dili­gence” et ne pas expli­quer le mot “axiome” par exem­ple ? Bien sur, on ne peut pas tout expli­quer… D’ailleurs, ce plus est impor­tant : la richesse du vocab­u­laire util­isé est impres­sion­nante et je le remar­que d’autant plus que la lit­téra­ture jeunesse a par­fois ten­dance à trop sim­pli­fier, con­sid­érant sans doute que l’enfant n’est pas capa­ble d’engranger des choses com­plexes dans son cerveau tout neuf. C’est bien sur faux, on apprend jamais mieux les choses que lorsqu’on est jeune.

Un tout petit moins : j’ai repéré deux erreurs dans la lec­ture du con­teur (un oubli de phrase, un change­ment de con­ju­gai­son) mais cela n’enlève en rien au plaisir que l’on a à lire cette histoire.

Une sug­ges­tion : peut-être pourrait-on autoriser un replay de la lec­ture d’une planche… car cer­taines con­ti­en­nent beau­coup de texte et je sup­pose qu’à la lec­ture, un enfant ne com­prend pas tout d’un coup. Ou par exem­ple, lorsqu’un mot com­pliqué est expliqué, peut-être serait-il judi­cieux de pou­voir l’écouter de nou­veau ? Cela étant dit, n’ayant jamais testé ce sup­port avec les enfants, je n’ai aucune idée de leur réac­tion ni de leur inter­ac­tion avec celui-ci. Je n’imagine pas ce type de lec­ture rem­placer le tra­di­tion­nel conte du soir (papier ou numérique) mais je ver­rais bien un enfant qui, puisqu’il sera de toute façon con­fronté à l’écran d’ordinateur, passerait quelques heures à lire ces his­toires piochées dans sa bib­lio­thèque virtuelle personnelle.

J’apprécie grande­ment que ces thèmes soient abor­dés en lit­téra­ture jeunesse. Je sais qu’on tombe bien sou­vent dans le mélo, les grandes utopies et les beaux idéaux, j’espère ne pas l’avoir fait dans cette chronique mais ce qu’il faut retenir de tout ça c’est le mot final* de ce conte que je vous invite à décou­vrir ici… et ici, dans le cadre de la Ren­trée Lit­téraire Numérique.

* un indice très facile quand même : c’est le titre d’un poème d’Éluard…

Cette chronique est faite dans le cadre du Club des Lecteurs Numériques 

Et je rajoute un mot de la fin qui n’est pas de moi mais de Françoise Prêtre : “Le for­mat fini s’ouvre et devient infini.” qui définit par­faite­ment le con­cept de toute lit­téra­ture numérique…

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